La nuit, dans une chambre de l’hôpital Bichat-Claude-Bernard à Paris, une caméra surveille un patient. Plus précisément, elle ne filme pas : elle détecte les chutes. Des capteurs repèrent les mouvements, tandis qu’un dispositif au niveau du lit mesure les fréquences cardiaque et respiratoire.
Sur le papier, l’objectif est clair : mieux surveiller, détecter les risques, recueillir des informations et libérer du temps aux soignants. Pourtant, les professionnels ignoraient que la caméra ne filmait pas.
Ce détail résume le défi. Une technologie peut être performante, sécurisée et utile sans être adoptée. Entre les capacités d’une technologie et son usage réel subsiste donc une question essentielle : celle de son adoption par les professionnels.
Cette question est au cœur de la thèse de Julian Rioche, soutenue en sciences économiques à l’Université d’Angers : pourquoi certains professionnels adoptent-ils une innovation quand d’autres hésitent ou s’en méfient ?
La recherche a suivi les objets connectés dans les pratiques médicales : un hôpital, un EHPAD, puis 300 professionnels de santé.
Premier terrain : installer la technologie ne suffit pas
À l’hôpital Bichat-Claude-Bernard, quarante professionnels de nuit ont participé à l’expérimentation. Vingt ont utilisé pendant un mois une chambre équipée d’objets connectés ; vingt autres constituaient le groupe de comparaison.
Les dispositifs devaient détecter les chutes, suivre des paramètres physiologiques, améliorer le suivi des informations et faciliter l’organisation des soins. Les professionnels en perçoivent le potentiel, mais la réalité est plus complexe.
Une technologie peut sembler utile tout en soulevant des questions sur sa fiabilité, collecter des informations tout en suscitant des inquiétudes sur leur confidentialité, ou promettre un gain de temps tout en exigeant un apprentissage. Le problème est donc de savoir si elle fonctionne et si les professionnels ont des raisons de lui faire confiance.
Deuxième terrain : convaincus, mais pas préparés
À Angers, l’EHPAD des Noisetiers révèle une autre facette. Le numérique est intégré au bâtiment : capteurs de présence, alertes en cas d’inactivité prolongée, éclairage automatisé, contrôle du chauffage et dispositifs facilitant la surveillance et l’autonomie des résidents.
L’accueil paraît favorable : 92 % des professionnels considèrent que les objets connectés ont leur place dans les pratiques médicales, et 70 % des résidents partagent cette opinion. Pourtant, 100 % des résidents et 80 % des professionnels déclarent manquer de formation.
Le constat est simple : on peut reconnaître l’intérêt d’une technologie sans savoir l’utiliser ni se sentir suffisamment accompagné. Les utilisateurs ne réclament pas davantage de technologie ; ils demandent surtout des formations, des explications, des référents, des vidéos, des retours d’expérience et une meilleure association des professionnels et des résidents à la conception des outils.
Réussir une transformation numérique ne dépend donc pas seulement de la technologie, mais aussi de l’accompagnement de ceux qui l’utilisent.
Troisième terrain : deux soignants, deux décisions
Imaginons deux professionnels du même établissement, avec matériel, formation et organisation identiques. Adopteront-ils l’outil de la même manière ?
La recherche a été élargie à 300 professionnels de santé en France. L’étude les confronte à différentes décisions : prendre un risque ou choisir l’option la plus sûre ; attendre un bénéfice supérieur ou préférer une récompense immédiate ; conserver une ressource ou contribuer à un pot commun.
Les résultats montrent que les choix ne sont pas uniformes : environ la moitié privilégient les décisions les plus prudentes face au risque. Près d’un professionnel sur deux privilégie systématiquement le bénéfice immédiat lorsqu’il faut choisir entre présent et futur. Les comportements de coopération sont loin d’être uniformes.
Derrière « le professionnel de santé » se trouvent des individus aux rapports différents au risque, au temps et à la coopération. Pourtant, ces différences ne suffisent pas à expliquer l’adoption.
Ce qui compte davantage, c’est de savoir si l’outil améliore le travail. Lorsqu’une technologie est perçue comme utile, améliore les performances ou réduit la charge de travail, son acceptation progresse. Pour la confiance, deux éléments sont majeurs : la sécurité et la transparence sur l’utilisation des données.
Savoir quelles informations sont collectées, comprendre ce qu’elles deviennent et avoir confiance dans leur protection sont essentiels à l’adoption.
Le soignant derrière l’utilisateur
C’est de ces observations qu’est né le Health IoT Adoption Behavior Model ou Modèle Comportemental d’Adoption de l’IdO Santé, ou HITABM ou MCAIOS. Pour prévoir l’adoption d’une technologie de santé, il faut considérer ce qu’elle apporte, l’organisation dans laquelle elle s’intègre et la personne qui doit l’utiliser.
Les modèles traditionnels étudient l’utilité d’un outil, l’effort nécessaire, l’influence de l’entourage professionnel et les conditions facilitant son intégration. HITABM complète cette approche par le comportement de décision : le rapport au risque, au temps et à la coopération. Il ne s’agit pas d’enfermer les professionnels dans des catégories, mais de rappeler qu’un utilisateur n’est jamais seulement un utilisateur.
Trois leçons pour passer du déploiement à l’adoption
La première consiste à montrer l’utilité plutôt qu’à promettre l’innovation. Pour un soignant confronté à des contraintes de temps, de personnel et d’organisation, une technologie devient intéressante lorsqu’elle résout un problème.
Deuxième leçon : sécuriser ne suffit pas, il faut expliquer. Une donnée peut être parfaitement protégée techniquement ; si l’utilisateur ignore ce qui est collecté ou ce qui en est fait, la confiance peut ne jamais s’établir.
Enfin, déployer n’est pas adopter. Installer un capteur prend quelques minutes ; modifier une pratique professionnelle prend davantage de temps. Cela suppose de former, d’accompagner, d’écouter et parfois de modifier l’outil.
Nous saurons probablement construire des capteurs plus précis, des algorithmes plus puissants et des dispositifs mesurant davantage de paramètres. Mais la véritable question est de savoir si ceux qui soignent auront une raison de les adopter.
Car dans la santé de demain, la meilleure technologie ne sera peut-être pas la plus sophistiquée. Ce sera celle que les professionnels choisiront réellement d’utiliser.
Rédigé à partir de sa thèse en Sciences économiques soutenue en 2025 à l’Université d’Angers