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Catégorie : Nadia Antonin
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Dans leur ouvrage intitulé « Transformer la France - En finir avec mille ans de mal français (2018), Jean-Philippe Feldman et Mathieu Laine ont voulu appréhender en parcourant mille ans d’histoire, les caractéristiques, les « habitudes » qui constituent l’ADN français. Ils décrivent la France comme « invariablement centralisatrice, interventionniste, protectionniste, et encline à la pression fiscale » ; « une France ambiguë dans son rapport aux libertés, à la religion » ; « une France assoiffée d’égalitarisme et habituée à se placer sous protection publique ».

L’égalitarisme dont souffre notre pays et que dénoncent certains économistes et sociologues ne doit pas être confondu avec un autre concept, celui d’égalité. Dès lors, avant d’examiner les enjeux de l’égalitarisme, une analyse conceptuelle de ces deux notions s’impose.

1. Ne pas confondre égalité et égalitarisme

A. Le concept d’égalité

Le droit à l’égalité est un des concepts les plus essentiels des droits et libertés fondamentaux de la personne humaine. L’article premier de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 énonce que « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune ». Mais égalité ne signifie pas égalitarisme comme le rappelle le sociologue Eric Kesslassy. Pour ce dernier l’égalité est « davantage un principe général selon lequel les individus , sans distinction aucune, doivent être traités de la même manière au sein d’une société : leur reconnaître la dignité d’être humain sans, pour autant, annuler leur singularité ».

Alexis de Tocqueville aborde le concept d’égalité lorsqu’il s’interroge sur les fondements de la démocratie dans son ouvrage intitulé « De la démocratie en Amérique ». Dans cette œuvre majeure de la pensée sociale et politique, l’auteur évoque la question de l’égalité des conditions, une pensée qu’il qualifie de « pensée mère ». Avec l’instauration d’une égalité de droit, tous les citoyens sont soumis aux mêmes règles juridiques alors que sous l’Ancien régime, la noblesse et le clergé bénéficiaient d’une législation spécifique (les nobles étaient par exemple affranchis du paiement de l’impôt). Le système de valeurs se transforme, le travail est valorisé ainsi que le bien-être et la recherche d’un statut social plus avantageux. Les individus se pensent égaux les uns aux autres et n’acceptent plus les privilèges. Pour A. de Tocqueville le changement social résulte de l’aspiration à l’égalité des hommes. Pour lui, si l’humanité doit choisir entre la liberté et l’égalité, elle tranchera en faveur de la deuxième : « le prestige qui s’attachait aux choses anciennes ayant disparu, la naissance, l’état, la profession ne distinguent plus les hommes ou les distinguent à peine ; il ne reste guère plus que l’argent qui crée des différences très visibles entre eux ». Si l’interrogation de Tocqueville porte sur l’égalité, ce qui l’inquiète néanmoins ce n’est pas l’égalité elle-même, c’est son expression et ses conséquences. L’égalité formelle des individus peut être explicitée non seulement par la notion d’ « égalité des conditions » chez Tocqueville mais également par les notions d’égalité de traitement et d’égale dignité morale. Ce qui signifie que lorsque les individus sont considérés comme égaux, personne ne peut bénéficier d’un traitement de faveur.

Ce qui compte le plus pour les citoyens français c’est l’égalité. Ils portent cela dans leurs gênes historiques. Dès lors, la lutte contre les inégalités a conduit les gouvernements successifs à instaurer un régime social qui se veut le plus égalitaire de tous. Cette exigence d’égalité a conduit à l’égalitarisme que Tocqueville avait déjà dénoncé comme une des causes possibles d’une dégénérescence des démocraties.

B. Le concept d’égalitarisme

L’égalitarisme est une doctrine politique ou sociale qui préconise l’égalité absolue entre les hommes, une redistribution égale de l’ensemble de la richesse nationale à l’ensemble des individus. Les travaux d’Elizabeth S. Anderson, professeur de philosophie à l’université du Michigan et d’autres penseurs ont conduit à l’émergence d’un débat entre deux conceptions de l’égalitarisme , l’une distributive, centrée sur la distribution égalitaire de biens ou de ressources et l’autre relationnelle, basée sur l’égalité des relations sociales. Elizabeth S. Anderson critique la vision redistributive de l’égalité consistant à compenser les personnes malchanceuses et propose une vision relationnelle ou démocratique. Pour cet auteur, l’égalitarisme doit passer de l’objectif d’égaliser les richesses des individus à l’objectif d’agir de manière à ce que tous les individus soient libres, quelles que soient leurs différences. Pour Luc Ferry, « la course fanatique à l’égalitarisme qui est depuis des lustres une spécialité française n’est paradoxalement pas toujours synonyme de justice ». Celui-ci s’appuie sur les travaux de Rawls qui dans son ouvrage intitulé « Théorie de la justice » cherche à réconcilier deux principes qui sont au cœur de l’idéal démocratique : la liberté et l’égalité. Enfin, le mathématicien Laurent Schwartz dans un article intitulé « l’enseignement malade de l’égalitarisme », définit l’égalitarisme comme un « développement systématiquement excessif de la lutte contre les inégalités ». Pour cet auteur, « si la lutte contre les inégalités devient obsessionnelle, si elle est considérée comme un but presque unique de toute politique sociale, elle devient néfaste de la même manière que la démagogie est un développement néfaste de la démocratie ». Pour Marx enfin, la pensée de l’égalité s’oriente vers un égalitarisme cherchant dans la mesure du possible à égaliser les moyens et les conditions d’existence.

2. Les dangers de l’égalitarisme

Pour le philosophe Vincent Citot, « l’idéologie égalitariste investit tous les secteurs, et s’en prend à toutes les formes d’inégalités, bien au-delà des différences de revenus et de patrimoines ». Il pense que le slogan de l’égalité économique n’est que l’aspect le plus visible d’une revendication plus large portée par la culture égalitaire. Dans l’ouvrage « Pathologies politiques françaises », Alain Duhamel souligne que l’égalitarisme est la pathologie la plus nocive. Pour ce politologue, le culte de l’égalitarisme est devenu un fléau. Il écrit : « La France voulait se grandir en devenant la patrie de l’égalité ; elle se rabougrit en étant le bunker de l’égalitarisme ».

La France est le pays où l’égalitarisme s’est le plus développé parmi les pays occidentaux.

A. Égalitarisme en matière d’éducation

En France, l’égalitarisme commence au niveau de l’école élémentaire, des collèges et des lycées et se poursuit à l’entrée dans le supérieur. Le système scolaire va vouloir au nom du principe d’égalité « couper ce qui dépasse ». Cette pratique est qualifiée de « Tall Poppy syndrom » que l’on traduit en français par « Pas une tête qui dépasse, tout le monde au même pas ». On observe également que l’enseignant s’adapte le plus souvent aux élèves qui ont des difficultés et freine les plus doués qui souhaitent avancer. En outre, il faut éviter de parler d’élève doué, travailleur, intelligent, sérieux, ... Dans le passé, il y avait la distribution de prix pour les meilleurs élèves. Cette coutume a disparu et certains hommes politiques comme Alain Savary ont même proposé de supprimer les mentions au baccalauréat, « tous les bacheliers devaient être identiques ». D’aucuns déplorent dans l’éducation nationale un nivellement par le bas et dénoncent un égalitarisme fanatique qui mène un combat sans fin contre les talents, contre l’excellence, la réussite, la différence. Pour Vincent Citot, « poser a priori l’égalité comme une valeur, c’est brader un peu vite la question des talents et des mérites ». De son côté, Laurent Schwartz signale que « proclamer que tous les hommes sont égaux à tout point de vue et à tout instant, y compris dans leurs capacités soit en force musculaire, soit en don musical, soit en intelligence, c’est tout simplement faux ». Quant au professeur Marc de Vos dans son ouvrage « Les vertus de l’inégalité », il développe l’idée selon laquelle tout être humain naît avec un bagage biologique et génétique unique et grandit dans un contexte familial, culturel et social tout aussi unique, ce qui fait que les êtres humains sont différents les uns des autres. Pour lui, la diversité « est la couleur même de la vie et le moteur de tout progrès »  et l’inégalité méritocratique est nécessaire au bon fonctionnement et à l’avenir d’une société libre et démocratique. Ces déclarations nous font penser à la célèbre phrase d’Albert Camus qui écrivait en 1943 : « Une nation meurt parce que ses élites fondent ». Un exemple récent qui illustre cette affirmation est celui de la réforme de l’ENA. En effet, la mission Thiriez chargée du dossier envisage de supprimer la dissertation de culture générale jugée discriminante socialement et d’instaurer un quota de places pour les étudiants issus de la « diversité ». Qu’en est-il du mérite ?

Ce manque de reconnaissance des compétences et une réussite non fondée sur le mérite se retrouvent trop souvent hélas au niveau professionnel.

Face à ce constat, d’aucuns soulèvent la question de l’inégalité des mérites, de l’ardeur au travail, de la passion mise à l’ouvrage, de l’intelligence apportée à toute chose. Pourquoi cette inégalité n’est-elle pas dénoncée ?

B. Égalitarisme en matière de politique économique

Dans le domaine économique, l’égalitarisme tend à faire de toute personne qui réussirait moins bien qu’une autre, une victime qu’il faut dédommager. Ainsi, au nom de l’égalitarisme, le système fiscal français est devenu l'un des plus redistributifs d'Europe, le correcteur des inégalités sociales. L'opposition idéologique entre l'impôt échange et impôt redistributif a évolué vers une préférence pour la redistribution : l'équité l'a emporté sur l'efficacité économique. Certes, la lutte contre les inégalités est une chose nécessaire mais il faut éviter que la politique de redistribution qui continue d'être menée entraîne une pression fiscale de plus en plus lourde sur les classes moyennes. Dans un article intitulé "Vers la disparition des classes moyennes ?" publié en mars 2019 sur le site de l'ANDESE, nous avions rappelé que taxer toujours plus les classes moyennes et notamment les classes moyennes supérieures conduisait à un nivellement des conditions économiques par le bas et à l’anéantissement à terme des classes moyennes annoncé par Marx. Il ne faut pas, sous prétexte de favoriser une catégorie, déposséder les classes moyennes dont la progression du niveau de vie est plus faible que celle des catégories extrêmes. Les classes moyennes ressentent une frustration importante car d'une part les nombreuses mesures sociales ont permis de faire progresser le niveau de vie des plus modestes et d'autre part, les français les plus riches ont connu une progression de leur revenu disponible plus forte que la moyenne. Par ailleurs, une fiscalité trop redistributive est lourde de conséquences en termes d'équilibre économique. Elle conduit non seulement à une paupérisation des classes moyennes (maillon le plus solide de la société française pendant des décennies), à un accroissement de l'assistanat, mais elle pèse également très fortement sur la compétitivité ainsi que sur l'investissement et l'innovation. La théorie économique montre les risques que le niveau élevé des prélèvements obligatoires en France, assis principalement sur les facteurs de production (travail et capital productif), fait peser sur l'économie, et en particulier le rôle préjudiciable à l'emploi que joue une concentration excessive de la fiscalité sur le facteur travail.

A la redistribution opérée par le système socio-fiscal qui est déjà importante va s’ajouter celle résultant de la proposition de mettre en place un régime de retraite universel à points. En effet, ce projet de réforme va permettre une redistribution au profit de personnes qui auront des carrières courtes et précaires et des revenus faibles. A partir de simulations portant sur le régime des salariés du privé, des économistes de l'Institut des politiques publiques (IPP) révèlent que le passage à un système par points tel qu'il est envisagé par le gouvernement aurait « un effet redistributif fort bénéficiant nettement aux 50 % des salariés aux plus bas salaires ». Au total, le système de retraite à points ou à comptes notionnels va conduire, à la lumière des exemples étrangers, à un appauvrissement des retraités qui ont des trajectoires de carrières ascendantes. Pour ces derniers, la réforme est particulièrement injuste. Comment parler d'une réforme juste et équitable alors qu’elle favorise les salariés qui ont commencé à travailler tôt ? Les personnes qui ont poursuivi des études supérieures sont en droit de s’interroger sur la finalité de leurs efforts. N’est-ce pas un moyen de décourager les jeunes à poursuivre des études et à renforcer le nivellement par le bas qui caractérise la société française d’aujourd’hui ?

Dans la société française, certains prônent chaque jour un plus d’égalitarisme tout en défendant secrètement leurs rentes et privilèges. A l’opposé, Jean-Paul Delsol dans son ouvrage « Eloge de l’inégalité » déplore que l’égalité soit devenue l’obsession maladive de notre monde. Il pense que nos sociétés - et en particulier la société française -se consument dans un égalitarisme destructeur, clé de toutes les politiques et bouc émissaire de tous nos maux. Pour cet auteur, au nom de la sacro-sainte quête de l’égalité en toutes choses, nous nous enfonçons dans la conformité et, in fine, dans la négation même de l’identité, donc des différences.

Le rôle des États est d’essayer de réduire les inégalités et de donner à chaque individu une égalité des chances. Mais ce devoir d’encourager l’égalité des chances ou de droit a été dénaturé par nos gouvernants et a conduit à l’égalitarisme.

L’égalitarisme à tout prix est la prime au moins ambitieux, au moins courageux, au moins passionné, en résumé une prime à la médiocrité et à la jalousie qui nuit aux meilleurs. Une société qui développe l’assistanat et qui ignore les talents est en péril.

Ainsi, la chute du système soviétique a démontré les risques et l’échec de tout système bâti sur le principe de l’égalitarisme. Pire encore, l’avènement historique d’une société à parti unique et à économie collectiviste peut être l’occasion de faire émerger une nouvelle élite. Ainsi, pour Bruno Rizzi (La bureaucratisation du monde, 1939), « l’État devient le patron et le directeur économique avec la médiation d’une nouvelle classe privilégiée à laquelle la société devra payer au cours d’un prochain chapitre de l’histoire, les frais de cette direction ». De même, pour Milovan Djilas (La nouvelle classe dirigeante, 1957), la révolution communiste, loin d’avoir supprimé les différentes classes, a engendré une « nouvelle classe ». Celle-ci tend à perpétuer sa rente et sa domination du fait d’un pouvoir absolu monopolisé par le parti unique.

3. Conclusion

L’égalitarisme favorise indirectement l’uniformité, l’indifférenciation et la massification en annulant le caractère sacré de la différence humaine. L’égalité ne doit pas se transformer en égalitarisme. Elle doit rester la théorie qui donne à tous les individus les armes pour réussir à l’école et au travail.

Dans son ouvrage intitulé « Tyrannie de la redistribution », Thierry Afschrift, professeur de droit fiscal et avocat fiscaliste, accuse « les États faussement solidaires à vouloir imposer une forme d’égalitarisme par la voie autoritaire ». Il dénonce le processus par lequel tous les individus deviennent les esclaves de l’Etat, les uns parce qu’imposables à merci, les autres parce qu’assistés à sa merci. Pour cet auteur, la politique de redistribution justifie désormais la dérive de nos sociétés démocratiques vers le despotisme annoncé par Tocqueville lorsque la passion de l’égalité conçue comme égalitarisme et non comme égalité en droit des personnes l’emporte sur le goût de la liberté.

4. Glossaire

Collectivisme : Doctrine politique et sociale qui vise à supprimer la propriété individuelle et à remettre à la collectivité tous les moyens de production et d’échange, ainsi que tous les produits du travail.

Compte notionnel : Compte individuel sur lequel sont enregistrés les droits à la retraite.

Impôt échange : Prix à payer par le contribuable pour la sécurité et les services que lui apporte l'État.

Impôt redistributif : Impôt qui vise à réduire les écarts de revenus entre les ménages d'une même société.

Régime à points : Régime dans lequel les cotisations permettent d’accumuler des points qui seront à terme convertis en pension. Exemples de l’AGIRC - ARRCO, régimes complémentaires des salariés.

Système de retraite à points : Système dans lequel un actif cotise et accumule chaque année un certain nombre de points. Note : Au moment de partir à la retraite ce nombre total de points est converti en pension. Dans un régime à points classique, la pension est calculée en fonction "d'une valeur du point" valable pour tous.

« Tall Poppy syndrom » : Syndrome selon lequel les personnes n’aiment pas et critiquent souvent ceux qui réussissent.

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