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Catégorie : Nadia Antonin
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À l’ère du numérique, notamment à partir des années 2000, on a parlé de « net economy » (ou « network economy »). En France, ce concept a été traduit par « nouvelle économie ». Cette traduction n’est pas satisfaisante car le développement des nouvelles technologies n’a pas fait disparaître les « bons vieux principes » macro et microéconomiques. Ce qui a changé, c’est simplement le lieu de confrontation de l’offre et de la demande. Il est préférable de parler « d’économie en réseau ».
Depuis, d’autres concepts sont apparus comme celui « d’économie numérique », « d’économie immatérielle », « d’iconomie », « d’économie virtuelle ».

Ces dernières années, on a opté pour le développement d’une économie virtuelle sans une prise de conscience des dangers encourus. En 2009, l’économiste Abba Lerner écrit : « Nous voulons l’économie réelle, pas l’économie virtuelle ». L’économie réelle, malmenée par l’économie virtuelle, est désormais à l’arrêt avec le confinement lié à la propagation de la Covid 19. Les pertes de chiffre d’affaires, de revenus sont préoccupantes pour certains acteurs économiques.

Mais il n’y a pas que des perdants du confinement. Certains, comme les multinationales de l’internet notamment, en ont profité pour accroître notablement leur chiffre d’affaires.

1. Les perdants du confinement

A. Les commerces de centre-ville

Des commerces qui ferment, des communes qui se dépeuplent et s'appauvrissent, les centres villes et centres bourgs connaissent depuis plusieurs années une dévitalisation. Une enquête réalisée tous les ans depuis 2016 par l'institut CSA révèle que, face aux offensives constantes des géants de la distribution, la vitalité des centres-villes constitue un sujet d'inquiétude partagé.

La situation est d'autant plus préoccupante que la désertification commerciale des centres-villes est doublement néfaste : les petits commerces de centre -ville sont nécessaires aux catégories de population ne disposant pas de moyens de locomotion et ils ont un impact très fort sur le potentiel résidentiel et touristique des centres anciens.

a) La prise de conscience des difficultés du commerce de centre-ville avant la crise sanitaire

Avant la crise sanitaire de la Covid-19, on a assisté à une prise de conscience par le gouvernement des difficultés du commerce de centre-ville. Ainsi, pour lutter contre la désertification commerciale et redynamiser les centres-villes, un groupe de travail du Sénat avait travaillé pendant neuf mois pour aboutir à la proposition de loi portant Pacte national pour la revitalisation des centres villes et centres-bourgs. Dans la nuit du 14 juin 2018, le Sénat français avait adopté ce projet de loi. Ce texte "visait à en finir avec la culture de la périphérie et à réguler le commerce électronique". Il prévoyait notamment : la réduction de la fiscalité en centre-ville pesant sur le commerce et l'artisanat, la modernisation du commerce de détail qui passe par la professionnalisation, la formation, la mise à profit de l'évolution vers le commerce électronique et l'adoption d'un nouveau système de régulation des implantations de grandes surfaces. Sur ce dernier point, Emmanuel Macron a donné son accord en juillet 2020 à une proposition de la Convention citoyenne sur le climat visant à instaurer un moratoire sur la construction de nouvelles zones commerciales. Ce moratoire va au-delà des préoccupations écologiques. Il s’agit de sauver les commerces de centre-ville car comme le rappelle un rapport de l’Assemblée Nationale du 1er octobre 2020, « le commerce de proximité occupe une place centrale dans la vie quotidienne des Français. Il structure le développement économique et social des territoires. Ses trois principales activités – la vente de produits alimentaires, la vente de produits non-alimentaires et la vente de services – sont exercées par 600 000 entreprises qui produisent 20 % du produit intérieur brut (PIB) et représentent 3 millions d’actifs dont 1,2 million de salariés, selon la Confédération des commerçants de France.  […] « Au-delà de leur poids économique, ces entreprises représentent un tissu social qui occupe une place centrale dans la vie de la Nation : elles permettent d’entretenir des liens humains, de valoriser et de maintenir des savoir-faire, ou encore animer des lieux de vie et de socialisation, en particulier au sein des bourgs et des centres-villes ».

Le commerce a toujours occupé une place essentielle dans l’organisation des villes. Dans un article intitulé « Quel avenir pour le commerce de proximité dans les quartiers » publié en juin 2013 par le Conseil national des centres commerciaux, on peut lire : « Il n’y a pas de commerce en forme quand la ville est malade et il n’y a pas de ville en forme quand le commerce est malade » (Robert Rochefort).

Les commerces de centre-ville sont à la croisée de plusieurs problématiques actuelles et y apportent des réponses : ils contribuent au renforcement du lien social, offrent une opportunité de développement économique et de création d’emplois, répondent aux difficultés liées au vieillissement de la population et au développement durable.

b) Aggravation de la situation du commerce de ville en raison du confinement sanitaire

Avec le confinement, les commerçants de proximité, les artisans et les indépendants sont très durement touchés. De nombreux commerçants sont obligés de fermer leur boutique comme par exemple les salons de coiffure et les commerces non alimentaires (librairie, boutiques de prêt à porter et de chaussures). Cette politique de fermeture des commerces qualifiés de « non essentiels » a suscité des réactions de la part des commerçants qui se sont fait entendre auprès de leurs élus locaux (voir ci-après dans le paragraphe intitulé « La légalité de crise et l’état d’urgence »). Les réponses du gouvernement apportées à ces revendications nous laissent particulièrement perplexes et dubitatifs. En effet, au lieu d’autoriser les libraires à rester ouverts, le gouvernement a demandé à la FNAC et à la grande distribution de fermer temporairement les rayons livres et culture. L’homme a besoin non seulement de nourriture matérielle mais également de nourriture intellectuelle. Arrêtons le nivellement par le bas et la médiocratie ! Alain Deneault dans son ouvrage « la médiocratie » écrit : « Rangez ces ouvrages compliqués, les livres comptables feront l’affaire […]. Atténuez vos passions, elles font peur. Surtout, aucune « bonne idée », la déchiqueteuse en est pleine […].

Face à la révolte justifiée des petits commerçants, le premier ministre a annoncé le 1er novembre que les rayons de produits « non essentiels » seraient fermés.

La création de l’expression « non essentiel », qui ne relève pas de la nomenclature INSEE et qui a été inventé de toutes pièces, n’a fait l’objet d’aucune réflexion et de définition sérieuse. Il aurait été de bon aloi de s’intéresser à ce concept. La production d’un mot ou d’une expression doit répondre aux réalités d’un domaine et aux besoins de l’usager. Sans cet effort d’analyse, nous nous interrogeons. Est-ce que les « produits non essentiels » excluent les articles qui sont absolument nécessaires dans la vie de tous les jours comme l’habillement et ses accessoires (chaussette, collant, sous-vêtement, chaussures, …). La mode est-elle à la nudité ?

Les autorités qui ont pris des mesures de confinement drastiques n’éprouveront aucune difficulté pour se procurer les produits qu’ils ont qualifiés de « non essentiels » comme des chaussettes, des collants, des sous-vêtements, des chaussures, des vêtements, etc.

Pour Jacques Creyssel, délégué général de la Fédération de la grande distribution (FCD), cette décision du premier ministre Jean Castex de fermer davantage au lieu de rouvrir plus est une solution « perdant-perdant » pour les commerçants français.

En résumé, comment peut-on prôner la redynamisation des centres-villes et la lutte contre la désertification commerciale alors qu’il a été décidé de fermer les commerces physiques jugés « non essentiels » dans de nombreux secteurs ?

Dans un article intitulé « Le commerce traditionnel n’est pas mort », publié en juin 2018 sur le site de l’Académie des Sciences commerciales, j’avais affirmé que le commerce physique n’était pas mort. Pour Catherine Delga, ex-Secrétaire d’état chargée du Commerce, de l’Artisanat, de la Consommation et de l’Économie sociale et solidaire, “la richesse de nos rues vient précisément des commerçants qui les animent et qui en font un cœur battant”. Que vaut cette affirmation aujourd’hui ?

Face à l’attitude du gouvernement, d’aucuns reprochent à ce dernier « d’orienter les clients vers Amazon » et évoquent la volonté de renforcer la part de l’économie virtuelle au détriment de celle de l’économie réelle. Faut-il se précipiter vers la technologie « tout internet » qui a vu entre autres se multiplier les arnaques et les escroqueries pendant le confinement et qui exclut toute une frange de la population ?

Pour le président de l’Union fédérale des consommateurs (UFC) - Que Choisir, « le critère de « biens essentiels » au lieu de celui de la capacité à réguler les flux, assurer de la distanciation, etc. manque de pertinence au-delà du fait qu’il est arbitraire ».

La course effrénée pour le tout numérique va accroître la fracture numérique. A cet égard, au-delà des difficultés techniques d’accès à la technologie dans certains territoires, certains français restent exclus de ces technologies. « L’illettrisme numérique » ou « illectronisme » (contraction d’illettrisme et électronique) concerne 13 millions de Français, soit environ 20 % de la population. Au-delà notamment d’une fracture entre générations, qui touche les personnes âgées, il faut également évoquer le poids du fossé culturel, c’est-à-dire les capacités de mobiliser des compétences afin de maîtriser les outils informatiques et numériques. Le débat sur la fracture numérique s’est déplacé : des inégalités liées à l’accès aux TIC, nous sommes passés à des inégalités sociales liées à leur usage. « La question clé devient alors non plus l’accès inégal aux ordinateurs, mais bien les manières inégales dont les ordinateurs sont utilisés » (Warschauer). En d’autres termes, la fracture numérique contribue à nourrir une autre fracture : la fracture cognitive (voir glossaire). Fabrice Le Guel, ingénieur de recherche à l’université Paris-Sud définit cette dernière comme des « "inégalités en termes de connaissances et de compétences techniques nécessaires pour bénéficier des TIC".

B. Les libertés individuelles

a) Examen du concept « liberté individuelle »

Face au confinement, certains dénoncent une atteinte aux libertés individuelles des personnes physiques et morales. Qu’entend-on par « liberté individuelle » ?

Les libertés individuelles sont une des trois catégories des libertés publiques. Elles assurent à l’individu une certaine autonomie en face du pouvoir dans les domaines de l’activité physique (sûreté personnelle, liberté d’aller et venir, liberté et inviolabilité du domicile), de l’activité intellectuelle et spirituelle (liberté d’opinion, de conscience), de l’activité économique (droit de propriété, liberté du commerce et de l’industrie).

b) La légalité de crise et l’état d’urgence

Avant d’aborder les aspects théoriques de la légalité de crise et de l’état d’urgence, revenons sur la fermeture des commerces jugés « non essentiels » par le gouvernement.

A la veille du confinement, le maire de la commune de Migennes, dans l’Yonne, a pris un arrêté « autorisant » les commerces « non essentiels » à rester ouverts. Celui-ci dénonce la rupture d’égalité. La préfecture étant opposée à cette décision d’ouverture, le maire a décidé de plaider sa cause devant la justice administrative.

Une cinquantaine de maires ont pris un arrêté identique dont ceux d’Evreux (Haute-Normandie), de Fresnay-sur-Sarthe (Sarthe), des Herbiers (Vendée) et de Barneville-Carteret (Manche).

La question qui se pose alors est de savoir si la décision des maires obéit au principe de légalité qui consiste à protéger les individus contre l’arbitraire auquel ils seraient exposés si l’Administration n’était liée par aucune règle préalable. En effet, l’action administrative n’est pas libre : elle est limitée par l’obligation de respecter certaines règles de droit.

Toutefois, dans les périodes exceptionnelles, le droit administratif prévoit des assouplissements du principe de légalité : la théorie jurisprudentielle des circonstances exceptionnelles qui exige la survenance brutale d’événements graves mettant l’administration dans l’impossibilité d’agir dans le respect des règles normalement applicables et la légalité d’exception organisée par les textes comme l’état de siège, l’état d’urgence et l’article 16 de la constitution.

S’agissant de l’état d’urgence sanitaire instauré le 23 mars puis le 29 octobre 2020, qui s’inspire de la loi du 3 avril 1955 relative à l’état d’urgence, modifiée par celle du 7 août 1955 et par l’ordonnance du 15 avril 1960, qu’en est-il de son impact sur la vie démocratique et les libertés individuelles ?

Depuis sa mise en place, de nombreux auteurs sont revenus sur la consécration législative de ce dispositif. Ils s’interrogent sur sa pertinence, sa nécessité et surtout, son encadrement. Pour Serge Slama (2016), « un état d’urgence qui s’installe dans la durée est une épée de Damoclès sur nos libertés ». Plus antérieurement, le professeur Roland Drago, dans un article intitulé « L’État d’urgence et les libertés publiques » développe la thèse selon laquelle l’état d’urgence « prive les particuliers de la garantie fondamentale que constitue le principe de séparation des pouvoirs, sans que, même les tribunaux puissent rechercher si les circonstances exigeaient l’exécution d’office. […]. « En un mot, l’état d’urgence se caractérise, comme l’état de siège mais plus que l’état de siège, par une diminution des libertés publiques et de leurs garanties contre l’exécutif. Il consacre, pour reprendre l’expression de Joseph Barthélémy, une « liberté anormale de l’exécutif à l’égard de la loi ». Comme pour l’état de siège, il a surtout pour effet de créer une « ambiance » permettant l’élargissement des compétences administratives au-delà même des limites légales et en fonction de la nécessité. On est loin de l’interprétation stricte. Mais comme le disait encore Joseph Barthélémy, « nous commençons d’apercevoir combien est vaine pratiquement la tentative du législateur de réglementer et de limiter les droits de l’exécutif en période de crise ».

Concernant l’article 16 de la Constitution, lorsque les institutions de la République sont menacées d’une manière grave et immédiate et que le fonctionnement régulier des pouvoirs publics constitutionnels est interrompu, le Président de la République « prend les mesures exigées par les circonstances ». Selon l’expression du Doyen Vedel, l’article 16 fait du Président de la République « un Dictateur au sens romain du terme ».

Concernant le Président Emmanuel Macron, ce dernier comme d’ailleurs son ministre de l’Économie, Bruno Le Maire, ne souhaitaient pas la fermeture des commerces de proximité. Mais le premier ministre, Jean Castex, en a décidé autrement.

2. Pourquoi parlons-nous de perdants ?

A. Des mesures punitives

Les mesures prises par le gouvernement sont ressenties comme punitives par la population. Les petits commerçants ont été contraints de fermer, les grandes surfaces ont fermé leurs rayons « non essentiels » depuis le 3 novembre 2020 et les citoyens vont connaître de sérieuses difficultés pour se procurer les biens essentiels autres que l’alimentaire.

Face à cette situation préoccupante, une majorité de Français estiment que nos dirigeants ont trop tardé à prendre les mesures nécessaires et que la crise est mal gérée. Certains vont jusqu’à proclamer que « leur vie est réduite à la survie ».

Au cours de la première vague de la pandémie, les faits ont démontré que, outre l’état très inquiétant de notre système de santé, le principe de précaution n’a pas été au rendez-vous. Nous manquions cruellement de tests, de masques, de gels hydroalcooliques, de lits, de places. En ce qui concerne les tests et les mesures de dépistage, nous n’avons pas été capables de mettre en place un test plus simple et plus rapide alors que pour d’autres pays comme la Corée du Sud, Hong-Kong, Singapour et la Chine, il s’agissait d’une priorité.

Une mission d’évaluation de la gestion de la crise du coronavirus, mandatée en juin 2020 par le Président Macron a pointé dans un rapport d’étape publié le 13 octobre 2020 des « défauts manifestes d’anticipation, de préparation et de gestion dans les aspects sanitaires ». Cette mission, composée de cinq experts présidés par l’infectiologue suisse Didier Pittet, révèlent les points faibles des décisions prises ces derniers mois et notamment le déclin de la priorité accordée à la prévention.

L’exécutif semble ne pas avoir tiré des leçons de la première vague puisque nous nous retrouvons avec un manque de lits et de places dans les hôpitaux ainsi qu’un manque de rapidité dans les résultats des tests. Le Ministre de la Santé Olivier Véran promettait 14 500 lits de réanimation pour le mois d’avril ; les hôpitaux en comptent aujourd’hui moins de 6 000. Comme l’a rappelé Patrick Pelloux, président de l’Association des médecins urgentistes de France (AMUF), « on paralyse le pays parce qu’il manque de la place dans les hôpitaux ». Qu’en est-il du projet du gouvernement de doter l’hôpital public de moyens suffisants ? La question reste posée.

Pour ne pas surcharger les services hospitaliers qui sont déjà saturés, le 13 octobre 2020 le gouvernement a lancé une campagne de vaccination contre la grippe. Le jour du lancement de la campagne, il n’y avait déjà plus de vaccins disponibles dans les pharmacies !

Parmi les reproches adressés au gouvernement concernant la gestion de la crise de la Covid 19, certains pointent également du doigt les incohérences comme par exemple les incitations du gouvernement à maintenir les départs pour les vacances de la Toussaint alors qu’au même moment des couvre-feux sont mis en place dans les zones à risque. De même, alors que les commerces de proximité ont dû fermer à la suite du confinement généralisé de la population, le ministre de l’Économie Bruno le Maire dans un entretien au Parisien publié le 31 octobre 2020 a invité tous les Français « à faire preuve d’un comportement patriotique et à favoriser le commerce de proximité ». L’idée du Ministre de l’Economie était d’encourager le « phygital », terme inventé par l’agence de marketing australienne Momentum en 2013 pour désigner la contraction du « physique » et du « digital ». Il s’agit d’un phénomène par lequel les points de vente physique intègrent les techniques et ressources numériques pour assurer le développement de leur activité. Mais il faut mettre un bémol à cette solution car le « phygital » reste très minoritaire en France et de l’aveu du ministre « seul un magasin sur trois dispose d’un site internet ».

B. Un manque de stratégie offensive

Dans certains pays (Corée du Sud, Suède, Allemagne, …), l’épidémie a été maîtrisée grâce notamment au civisme et à la confiance de la population envers les dirigeants. En revanche en France, de nombreuses études révèlent que la crise sanitaire a affecté profondément le moral des français et accru la défiance envers les gouvernants. Pour Marcel Merle, sociologue des relations internationales, « ranimer la démocratie défaillante, éclairer tant que faire se peut la lanterne des citoyens, ce sont là deux conditions nécessaires et suffisantes pour favoriser les « sentiments qui font le bon citoyen » ainsi que l’attachement à la cité, à la patrie ». Quant à la confiance, elle est un signe de foi dans l’avenir, un élément indispensable de la vie sociale : quand la confiance irrigue une communauté, elle la protège de ses tourments.

La France a beaucoup changé. Elle souffre désormais d’un certain nombre de maux résultant de l’effacement des valeurs traditionnelles : le respect, le sens de l’effort, le don de soi, l’appartenance solidaire à un groupe ont laissé la place à l’individualisme, l’insouciance, le laxisme, l’irresponsabilité et la médiocratie.

S’agissant du laxisme, le professeur Éric Caumes, chef du service des maladies infectieuses à l’hôpital de la Pitié Salpêtrière à Paris déclarait récemment « qu’en France, nous sommes d’un grand laxisme ». Durant les vacances d’été, il y a eu un important relâchement caractérisé notamment par le non-respect de la distance physique. Certains vacanciers ont organisé des évènements familiaux avec des centaines de personnes, se sont entassés sur les plages, etc. Santé publique France a observé une diminution de l’adoption systématique des gestes barrières (non-respect de la distance physique et du lavage des mains, embrassades, …). Si nous ajoutons à ces facteurs de risque la mobilité et la dispersion des populations pendant la période estivale, la reprise de la pandémie était inévitable. Nous payons pour des individus insouciants, laxistes, irresponsables et inciviques. N’ayant rien changé à leurs habitudes, ces derniers mettent la vie d’autrui en danger. Une journaliste polonaise, Gazeta Wyborcza, dénonce l’irresponsabilité choquante des Français et de leur gouvernement face à la crise sanitaire. D’après la sociologue Nelly Mauchamp, « notre désobéissance tire ses racines de notre éducation mais aussi d’un rapport particulier à l’autorité ».

3. Le commerce électronique sort « gagnant » du confinement

A. Forte progression du commerce électronique : les données chiffrées

Selon l’étude de la FEVAD, les ventes sur internet en France ont atteint 103,4 milliards d’euros en 2019, un chiffre en progression de 11,6 % par rapport à 2018. Un résultat au-dessus de la barre des 10%, une première depuis 2016. Par ailleurs, plus de 1,7 milliards de transactions ont été enregistrées par les sites de commerce électronique, soit une hausse annuelle de 15,7 %. Cette augmentation s’est accompagnée d’une baisse du panier moyen, qui passe sous la barre des 60 euros. Enfin, la création des sites marchands se poursuit : leur nombre a augmenté de 15 % sur un an.

La fermeture des commerces physiques jugés « non essentiels » dans de nombreux secteurs a amplifié la tendance observée en 2019. En effet, la crise de la Covid-19 a donné lieu à une explosion du trafic internet pour les enseignes de la grande distribution. Pour la première fois, l’on assiste à des pics de requêtes sur Google concernant les grands distributeurs comme Édouard Leclerc et Amazon.

D’après une étude de Nielsen, l’évolution des ventes en valeur pour le commerce électronique durant la semaine du 24 février au 1er mars 2020 a été trois fois plus forte que pour le commerce physique (15,6 % contre 5,8 %).

Par ailleurs, les places de marché (« market places ») sont sorties gagnantes de la crise sanitaire. Selon une étude récente de Forrester, les commerçants en ligne ont enregistré des hausses record en Europe au 1er trimestre 2020. Amazon a doublé la croissance de ses ventes mondiales en ligne au 1er trimestre 2020 par rapport aux premiers mois de l’année 2019. Zalando, la plateforme en ligne de mode a doublé le nombre d’articles expédiés sur sa place de marché dans le cadre de son programme partenaires, entre février et avril 2020. Les places de marché Rakuten et Etsy ont également connu des croissances supérieures au cours du 1er trimestre 2020, comparativement à la même période en 2019.

Enfin, le point-retrait (« drive » ou « drive-through ») (voir glossaire) a connu un bond spectaculaire. Dans le secteur alimentaire, Nielson a mesuré que la semaine du 2 au 8 mars, les achats en ligne que les clients sont venus chercher en magasin ont généré 164 millions de chiffres d’affaires. Cette hausse notable de la formule du point retrait dans la période de crise sanitaire que nous traversons répond au souci de faire ses courses sans se mêler à la foule et s’inscrit dans la logique du développement multicanal des réseaux de distribution.

B. Une explosion des commandes passées auprès des géants du numérique

En cette période de confinement des populations, les consommateurs se tournent vers le commerce en ligne et Amazon tire son épingle du jeu. S’il est difficile de parler de « gagnant » dans le contexte actuel, il est indéniable que les consommateurs recourent à Amazon pour s’approvisionner. Ce géant du commerce électronique enregistre une telle hausse de la demande qu’il cherche à recruter 100 000 personnes à temps plein ou à temps partiel pour étoffer ses équipes dans les entrepôts et pour les livraisons. Le cours de la Bourse de l’action Amazon a bondi de 11 % en une semaine. Jusqu’au dimanche 22 mars, peu d’achats relevaient des produits de première nécessité. Les plus gros volumes de vente portaient sur le textile, les articles de maison et l’électronique. Cela étant, confronté à un afflux de demandes depuis cette date et eu égard à des problèmes de livraison, Amazon, comme d’ailleurs CDiscount ou Fnac-Darty, a décidé de donner la priorité aux produits répondant aux besoins les plus immédiats des Français.

Pour le troisième trimestre 2020 qui s’est achevé le 30 septembre 2020, le chiffre d’affaires d’Amazon a progressé de 37 % pour culminer à 96,1 milliards de dollars contre 70 milliards à la même période en 2019. Le bénéfice net, quant à lui, a triplé : 6,3 milliards de dollars contre 2,1 milliards.

Ne pouvant acheter les produits « non essentiels » dans les petits commerces et les grandes surfaces, les Français vont se tourner vers le commerce électronique et en particulier vers Amazon. Cette place de marché américaine va encore exploser ses records de vente qui vont se traduire par des pertes de chiffre d’affaires pour les petits commerces et les grandes surfaces. Pour le président d’UFC – Que Choisir, cette décision risque d’être « une autoroute pour les plateformes de e-commerce, à commencer par les GAFAM, particulièrement Amazon », qui n’ont aucune interdiction de vendre les produits « non essentiels ».

Le géant Amazon n’est pas le seul à bénéficier de cette manne. En effet, le nouveau géant chinois du commerce électronique JD.com, qui est devenu le concurrent d’Amazon et Alibaba et a ouvert un bureau à Paris en 2019, a également très bien résisté au Coronavirus. Son cours de Bourse n’a pratiquement pas bougé et il prévoit une croissance d’au moins 10 % de son chiffre d’affaires au premier trimestre. D’après le Wall Street Journal, alors que les entrepôts du groupe traitent habituellement 600 000 commandes par semaine en moyenne, ils en auraient traité plus d’un million la dernière semaine de janvier.

Avec le confinement, les Français se sont également précipités sur les sites de commerce en ligne comme FNAC-Darty pour acheter certains équipements, notamment des congélateurs et des imprimantes. Dans la seule journée du 17 mars, les achats de produits informatiques, notamment les imprimantes, ont enregistré une hausse de 400 %.

D’autres acteurs du numérique semblent bénéficier du repli généralisé résultant des mesures gouvernementales de confinement : ceux du secteur du livre, spécialisés dans le livre numérique (« e-book »). Ainsi Primento, distributeur et diffuseur de livres numériques, a enregistré une augmentation des ventes de 14,3 % entre la deuxième quinzaine de janvier et la deuxième quinzaine de février 2020, alors qu’habituellement le mois de février est moins bon que janvier (-3 à -4 % tant en volume qu’en chiffre d’affaires réalisé).

Si les leaders français tirent leur épingle du jeu et enregistrent une hausse de leur activité, tous les secteurs économiques ne sont pas logés à la même enseigne. les sites de réservation de voyage et d’équipements sportifs par exemple notent une forte chute de leurs ventes.

Au total, le secteur du commerce électronique devrait mieux résister au coronavirus que d’autres secteurs, et reste pour certains analystes une valeur refuge en Bourse. Ainsi, renforcés par la pandémie qui dope la demande pour leurs produits et services, les GAFA ont publié de bons résultats au troisième trimestre. Collectivement, ils ont généré 228 milliards de dollars de recettes et 38 milliards de bénéfices entre juillet et septembre. Apple est le seul à afficher une faible croissance de son chiffre d’affaires, de seulement 1 % sur un an, à cause d’un recul de 20 % des ventes d’iPhone et d’un effondrement de 28 % de ses ventes en Chine.

4. Glossaire

« Drive-cour » : Pratique permettant aux clients de retirer dans une cour attenante au magasin les articles dont le volume et le poids sont importants et de les charger dans leurs voitures.

« Drive-entrepôt » : Pratique consistant à proposer à la clientèle de charger directement les produits dans leurs voitures depuis un entrepôt ouvert. Contrairement au « drive-cour », la cour où peuvent entrer les voitures n’est pas accolée à un magasin où le client peut aller acheter à pied d’autres produits, mais à une salle d’exposition.

« Drive-guichet » : Pratique permettant pour une enseigne à aménager ses magasins pour proposer à ses clients un chargement direct des produits au sein de leurs véhicules.

« Drive-quai » : Pratique consistant à proposer à la clientèle de charger directement les produits dans leurs véhicules depuis un entrepôt fermé. Cet entrepôt n’étant pas mutualisé avec un magasin, il est en général localisé vers les grands axes routiers empruntés par les clients pour leur éviter de faire un détour.

État de siège : Régime sous lequel les libertés publiques sont restreintes et les pouvoirs de police sont exercés par les autorités militaires avec des compétences accrues.

FEVAD : Fédération du e-commerce et de la vente à distance.

Fracture cognitive : Inégalités d'usage des TIC.

Géant du numérique : Entreprise numérique ayant entre autres un pouvoir de marché gigantesque et une forte capitalisation boursière.

Point retrait : « Tout format de distribution qui permet un transfert direct des produits achetés par le client de leur lieu de stockage jusqu’à son véhicule ». Il en identifie quatre types : le drive-guichet, le drive-cour, le drive-entrepôt et le drive- quai (Source : Aurélien Rouquet, enseignant chercheur en logistique et supply chain management à NEOMA Business School).

Principe de légalité : Soumission de l’Administration au droit. Ce principe comporte deux éléments : l’obligation de conformité à la loi et l’obligation d’initiative c’est-à-dire d’agir.

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