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Catégorie : Nadia Antonin
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Introduction

Concernant la pandémie de la Covid-19, dans un discours du 16 mars 2020, le Président Emmanuel Macron déclarait : « Nous sommes en guerre, en guerre sanitaire certes. Nous ne luttons ni contre une armée ni contre une autre nation, mais l’ennemi est là, invisible, insaisissable et qui progresse ». Pour essayer de faire face à la situation, il décidait de mettre en place un Conseil de défense. De son côté, Antonio Guterres, Secrétaire général de l’ONU, affirmait que « nous étions en guerre contre un virus. Que nous avions besoin de la logique et de l’urgence d’une économie de guerre ».

Faisant écho à ces déclarations, la métaphore « économie de guerre » est devenue omniprésente. Il est question désormais de « front », de « tranchées », de « couvre-feu », de « combat », de « bataille », « d’ennemi », etc. Dans un article intitulé « Covid-19, ce que cache la rhétorique guerrière », Gaïdz Minassian, docteur en Sciences Politiques, enseignant à Sciences Po et spécialiste de l’Arménie, écrit : « La crise du coronavirus n’est pas une guerre, mais une catastrophe humaine. Ce n’est pas une guerre, mais une crise sanitaire globale, et chacun sait qu’en temps de malheur il faut correctement nommer les choses ».

Cette formule « économie de guerre » a également été reprise par certains économistes pour exprimer que « nous sommes en guerre contre le réchauffement climatique » d’une part, et pour laisser entendre d’autre part, que l’Europe se dirige vers une économie de guerre en raison du conflit ukrainien. La guerre en Ukraine a fait ainsi réapparaître la métaphore « économie de guerre » dans le vocabulaire politique, économique et médiatique.

Cependant, le recours systématique au vocable « économie de guerre » pour évoquer les différentes crises que nous traversons, témoignent du manque de rigueur dans la définition et l’utilisation des concepts.

Ainsi, après avoir apporté des éclaircissements sur la notion « d’économie de guerre », nous nous interrogerons sur le fait de savoir si nous sommes en économie de guerre ou à l’épreuve d’un choc sur les marchés des matières premières ?

Le concept « d’économie de guerre »

« Économie où toutes les ressources du pays sont consacrées à la conduite de la guerre »
Dictionnaire de l’Académie française

Andlil Trader Inside définit l’économie de guerre comme « l’ensemble des mesures prises par un gouvernement afin de gagner une guerre. En temps de guerre, les principes qui sont les fondements mêmes de l’économie ne sont plus de mise. Il n’ s’agit plus de faire des profits avant tout, mais de tout mettre en œuvre pour ressortir gagnant ». En d’autres termes, l’économie de guerre correspond à la nécessité de répondre à l’effort de guerre (voir glossaire) et se traduit par un fort interventionnisme de l’État. Une économie de guerre entraîne une modification des modes de fonctionnement pour tous les acteurs : les hommes sont mobilisés pour combattre, les industries prioritaires dont celle de l’armement vont monopoliser la quasi-totalité des moyens disponibles, les voies de communication et les moyens de transport sont consacrés au fret des soldats, la nourriture est rationnée (« L’État doit arbitrer entre le beurre et les canons » explique l’historien Vincent Bernard), etc.

C’est la première guerre mondiale qui a vu naître le concept d’économie de guerre, comme le rappelle Olivier Kempf dans son article « La guerre et l’État ».

D’après Julien Malizard de l’Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN), « les travaux de recherche contemporains portent très peu sur l’économie de guerre ». Comme le souligne Eric Bosserelle, directeur de recherches et maître de conférences en sciences économiques à l’université de Reims, très peu d’économistes s’intéressent à la question des guerres. Dans un article intitulé « Guerres, transformation du capitalisme et croissance économique », il explique que « d’une manière générale, les guerres sont totalement absentes du champ de la réflexion et de l’analyse économique contemporaines, depuis que la théorie néo-classique a affirmé sa volonté de constituer une science économique pure de toute considération politique ». L’économie de guerre a surtout suscité l’intérêt d’historiens, de politologues comme Philippe Moreau Defarges, de sociologues, de philosophes.

Cela étant, et comme le révèle Julien Malizard, « la littérature sur l’économie de guerre permet néanmoins de dégager quelques constantes ». Ainsi, selon une analyse d’Éric Bosserelle, « véritable laboratoire du dirigisme, la Première guerre mondiale a constitué une césure fondamentale dans l’histoire du capitalisme. Les deux guerres totales du XXème siècle (1914-1918 et 1939-1945) ont donné à la puissance publique une place inédite, dépassant largement les fonctions régaliennes, et finalement accouché de l’Etat providence » (voir « The War and the Welfare State in Britain, Arthur Marwick, 1981).

Parmi les économistes, le philosophe et économiste Otto Neurath a été l’un des premiers à conceptualiser la notion « d’économie de guerre » dans une série d’articles. Pour cet auteur, « l’étude d’une économie de guerre dans son développement signifiait la possibilité de démontrer qu’un certain degré de contrôle administratif sur l’économie, basé sur un système général de calculs en nature, pouvait prévenir ce qu'il considérait comme le pire trait des économies de marché : les crises économiques ». En 1939, l’économiste-statisticien André Piatier a publié l’ouvrage intitulé « L’économie de guerre » dans lequel il critique les idées de l’économiste Stefan T. Possony, auteur d’un livre intitulé « L’économie de la guerre totale » (1938). En 1940, John Maynard Keynes publiait « Comment financer la guerre ? », livre dans lequel il réfléchissait sur les problématiques posées par l’économie de guerre. Il affirmait que « dans la guerre, nous passons de l’âge de l’abondance à l’âge de la pénurie ». Très récemment, Eric Monnet, économiste et historien, écrit : « Le terme d’économie de guerre demeure surtout associé à l’organisation des économies lors des deux guerres mondiales du XXe siècle ». Enfin, dans un article intitulé « Economie de pandémie, économie de guerre », Thomas Irace et Ulysse Lojkine écrivent : « si l’analogie de structure entre la crise actuelle et l’économie de guerre nous paraît frappante, elle ne signifie pas une similitude de contenu : nous ne sommes pas en guerre, et il serait indécent de prétendre le contraire ».

Guerre en Ukraine : nous ne sommes pas en économie de guerre …

Pour illustrer le concept d’économie de guerre et montrer que nous ne sommes pas dans une telle situation, nous allons nous appuyer tout d’abord sur l’analyse de Gaïdz Minassian portant sur la crise de la Covid-19. L’auteur démontre que les observateurs et politiques usent et abusent de l’emploi du terme « guerre ». Il écrit : « pour parler de guerre il faut un ennemi ». Pour lui, l’expression « ennemi invisible pour qualifier la Covid-19 ne tient pas » car « faire la guerre relève d’une intention, d’une volonté institutionnelle ». En outre, il rappelle très justement « que l’on ne signe pas la paix avec un virus, contrairement à ce qui se passe à l’issue d’un conflit entre le vainqueur et le vaincu ». Enfin, comme autre différence, Gaïdz Minassian invoque l’art militaire : « Lorsqu’un État entre en guerre, l’art militaire veut que des plans de bataille soient prêts pour affronter toutes les situations. Inutile de revenir sur les dysfonctionnements logistiques de l’Etat dans la lutte contre la Covid-19 : manque de masques, de tests, etc. ».

Dans le contexte de la guerre en Ukraine, certaines personnes déclarent que « nous sommes entrés dans une économie de guerre ». Comme l’a confirmé le président de la République E. Macron lors de la conférence de clôture du sommet européen qui s’est tenu à Versailles le 11 mars 2022, « nous ne sommes pas en guerre contre la Russie ». La Russie n’a pas déclaré la guerre à la France ou à l’Union européenne. Et vice-versa. Comme le souligne Eric Monnet dans son article intitulé « l’économie de guerre : vertiges d’une analogie », « En dehors de la Russie et de l’Ukraine, où les coûts économiques sont immenses pour la population, la référence à l’économie de guerre est à l’heure actuelle plutôt de l’ordre de la métaphore : nous ne faisons face ni à une pénurie nécessitant des rationnements généralisés, ni à la nécessité d’accroissement immédiat et massif de la production militaire ou du remplacement du capital ».

Arrêtons d’employer le mot « guerre » pour qualifier toutes les situations de crise qui vont se présenter. Certes, nous allons subir les lourdes conséquences du conflit ukrainien, mais ce n’est pas pour autant que l’on doit parler d’économie de guerre.

… mais à l’épreuve d’un choc majeur sur les marchés des matières premières

Dans un article intitulé « Dépendance commerciale UE-Russie : les liaisons dangereuses », Céline Antonin, économiste senior à l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE) et chercheur associé au Collège de France », revient sur les sanctions prises à l’encontre de la Russie. Elle écrit : « Le déclenchement du conflit entre la Russie et l’Ukraine le 24 février a donné lieu à une salve de décisions visant à pénaliser la Russie. Après la suspension par l’Allemagne de l’autorisation de mise en service du gazoduc Nord Stream 2 reliant la Russie à l’Allemagne, les annonces de sanctions se sont multipliées tous azimuts » […]. Comme le rappelle Céline Antonin, les sanctions ne sont pas seulement d’ordre financier. L’Union européenne a également adopté des embargos sur l’énergie russe. Mais la Russie n’est pas le seul pays qui va subir les conséquences de ces « punitions ». La Russie « pourrait à son tour « punir » l’Union européenne ; elle est en effet son principal fournisseur de matières premières énergétiques, même si elle se priverait, ce faisant, de sa principale source de revenus », souligne Céline Antonin. Au total, l’Europe risque gros sur le plan économique et notamment les pays dont la dépendance énergétique est importante. Ainsi, concernant la guerre russo-ukrainienne, la France a révélé une fois de plus sa dépendance vis-à-vis des pays étrangers, comme d’ailleurs lors de la crise de la Covid-19. « L’embargo est un outil à manier avec précaution », conclut Céline Antonin.

Pour faire face à la pénurie énergétique, les pays de l’UE vont chercher à s’approvisionner ailleurs. Mais les pays producteurs de pétrole OPEP+ (voir glossaire) ont décidé en mars 2022 de s’en tenir à une hausse limitée de leur production en avril, malgré la guerre russo-ukrainienne, qui entraîne l’envolée du prix du baril. Ils maintiennent leur stratégie qui consiste à augmenter la production de 400 000 barils par jour (bpj) chaque mois depuis août 2021. Ils résistent aux appels des États-Unis et des pays importateurs de pétrole qui demandent un accroissement de l’offre pour faire baisser les cours. L’Arabie Saoudite et les Émirats arabes unis, qui disposent de la majeure partie des capacités de production non employés au sein de l’OPEP, justifient leur refus en invoquant le fait qu’ils ne doivent pas se préoccuper de politique mais uniquement de l’équilibre entre l’offre et la demande mondiales.

Le dernier rapport de la Banque mondiale intitulé « Les perspectives des marchés des premières » révèle que la guerre en Ukraine a provoqué un choc majeur sur les marchés des matières premières. Pour le vice-président de la Banque mondiale pour la croissance équitable, les finances et les institutions, « le monde se voit confronter au plus grand choc des prix des matières premières depuis les années 1970 ». De son côté, Ayhan Kose, directeur du groupe Prospects de la Banque mondiale a déclaré que « les marchés des matières premières connaissent l’un des plus grands chocs d’approvisionnement depuis des décennies en raison de la guerre en Ukraine ». John Baffes, économiste principal au sein du groupe Prospects de la Banque mondiale ajoute : « les marchés des matières premières resteront soumis à une pression énorme, certains prix atteignant des sommets historiques en termes nominaux. Cela aura des effets d’entraînement durables. La forte hausse des prix des intrants, tels que l’énergie et les engrais, pourrait entraîner une réduction de la production alimentaire, en particulier dans les pays en développement ».

Comme le rapporte la Banque mondiale, les conséquences économiques et sociales se concentrent essentiellement sur les matières premières. La Russie fournit actuellement 41% des importations européennes de gaz et 10% de la production mondiale de pétrole. Le pays est également un exportateur prédominant de palladium (un métal rare et couramment utilisé dans l’industrie automobile, dans la production de semi-conducteurs et dans les industries électroniques), de titane, de platine, d’aluminium, de cuivre, de cobalt et de nickel. Au niveau alimentaire, l’Ukraine (surnommée le « grenier de l’Europe ») et la Russie font partie des plus grands exportateurs de blé au monde. Elles détiennent environ un tiers du commerce mondial. La hausse des prix des matières premières alimentaires n’a jamais été aussi forte depuis 2008. C’est également le cas pour la hausse des prix des engrais, dont la production dépend du gaz naturel.

Conclusion

Le choc énergétique auquel nous sommes confrontés avec la guerre en Ukraine réveille le souvenir des chocs pétroliers de 1973 (initié par le déclenchement d’une nouvelle guerre israélo-arabe/la guerre du Kippour, 6 octobre 1973) - et 1979 (provoqué par le déclenchement de la guerre Iran – Irak). Dans un discours inaugurant une conférence sur l’autonomie énergétique et la transition écologique organisée à Bercy dans le cadre de la présidence du Conseil de l’UE, le ministre de l’Economie Bruno Le Maire fait le même constat. Il a déclaré « Ce n’est pas exagéré de dire que cette crise énergétique de 2022 est comparable en intensité, en brutalité, au choc pétrolier de 1973 ». Il a ajouté : « Nous ne devons pas refaire en 2022 les erreurs de 1973 afin d’éviter de revivre un épisode de stagflation. Nous devons inventer un autre modèle de réponse à cette crise énergétique et ce modèle il tient en un seul mot […] l’indépendance […] énergétique totale de la France et de l’Union européenne ».

Pour mémoire et comme le décrit Céline Antonin dans un article intitulé « Après le choc pétrolier d’octobre 1973, l’économie mondiale à l’épreuve du pétrole cher », « Le choc pétrolier survenu en 1973 a entraîné une aggravation des phénomènes existants : ralentissement des rythmes de croissance de la production industrielle, et en particulier de la production manufacturière, accélération de la hausse du chômage, inflation galopante, forte augmentation des déficits budgétaires dans la plupart des pays […] On assiste alors à une période de « stagflation », alliant faible croissance et augmentation rapide des prix ».

Glossaire

Effort de guerre : Le fait de tout mettre en œuvre pour vaincre son adversaire. Cela consiste à assurer le ravitaillement du front, à financer la guerre et à mobiliser la main-d’œuvre et les esprits.

Guerre totale : Guerre qui mobilise arrière et front, société civile et soldats pour la destruction totale de l’ennemi.

Inflation : Perte du pouvoir d’achat de la monnaie se traduisant par une augmentation générale et durable des prix (Source : INSEE).

OPEP+ : Organisation formée de 24 pays producteurs de pétrole dans le but d’apporter une relative stabilité au marché pétrolier via des accords communs sur la production de pétrole.
OPEP = Organisation des pays producteurs de pétrole, également appelée Groupe de Vienne.

Stagflation : Situation économique qui combine à la fois un ralentissement sensible du taux de croissance et un taux d’inflation élevé.

Théorie néo-classique : Théorie qui se propose d’expliquer les phénomènes économiques et sociaux à partir des choix des individus qui composent la société.

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