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Catégorie : Nadia Antonin
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Introduction

Le 11 mai 2022, Le Figaro a publié un article intitulé « Ces Français qui s’exilent parce qu’ils « ne reconnaissent plus la France ». L’auteur de l’article, la journaliste Stéphane Kovacs, écrit « Dans la part croissante de nos concitoyens qui s’expatrient, un certain nombre y est poussé par dépit. Ils ne reconnaissent plus la France. Celle de leur jeunesse ou celle que leur racontent leurs parents. […] Inquiets d’une « grande métamorphose, ce pays qu’ils aiment, ils ont pourtant choisi de le quitter ».

Ce phénomène, qui frappe notamment les jeunes, est particulièrement inquiétant et nous alerte sur les graves dangers qui pèsent sur notre pays. La France perd ses forces vives, ses créateurs de richesse, ses travailleurs, ses compétences, etc. et s’enrichit d’assistés, de profiteurs, de paresseux, de délinquants, etc. !

En 1980, la France était la quatrième puissance économique mondiale. Aujourd’hui, elle se situe au 7ème rang du classement mondial des puissances économiques.

Face aux défis auxquels est confronté notre pays, quid de la volonté de nos gouvernants de lutter contre la fuite des cerveaux, des talents et des compétences ?

Après avoir présenté les motivations d’exil des Français, nous en examinerons les conséquences.

1. Augmentation du nombre de Français qui quittent la France

1.1 En préambule, une analyse conceptuelle des différents concepts relatifs à la migration

Les concepts n’étant pas toujours maîtrisés, nous proposons de rappeler le sens et la signification de certaines notions afin d’éviter des confusions.

a) Le concept de migrant

Celui-ci ne doit pas être confondu avec celui de réfugié politique. En effet, comme le souligne l’Agence des Nations-Unis pour les réfugiés, « les migrants choisissent de quitter leur pays non pas en raison d’une menace directe de persécution ou de mort, mais surtout afin d’améliorer leur vie en trouvant du travail, et dans certains cas, pour des motifs d’éducation, de regroupement familial ou pour d’autres raisons ». En France, certains font un amalgame entre les concepts de migrant et de réfugié politique pour justifier l’accueil massif des migrants.

b) Le statut de réfugié

Défini par la Convention de Genève de 1951, il est attribué à une « personne qui, craignant avec raison d’être persécutée du fait de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un certain groupe social ou de ses opinions politiques, se trouve hors du pays dont elle a la nationalité et qui ne peut, ou, du fait de cette crainte, ne veut se réclamer de la protection de ce pays ».

c) L’apatride 

L’apatride est privé de nationalité et n’est donc protégé par aucun État. Ainsi, les minorités chrétiennes de l’Empire ottoman sont devenues des apatrides du fait des génocides perpétrés par les Turcs à leur encontre.

d) L’expatrié 

Selon la législation française, il s’agit d’un particulier de nationalité française exerçant son activité professionnelle à titre principal dans un pays étranger.

e) L’exilé 

L’exilé est une personne qui est expulsé ou obligé de vivre hors de sa patrie.

1.2 Quelques données chiffrées

D’aucuns déplorent le manque de statistiques sur l’exil des Français à l’étranger. Ainsi, dans un rapport rédigé au nom de la Commission d’enquête de l’Assemblée nationale sur « l’exil des forces vives de France », le premier constat « est le manque d’études statistiques solides et fouillées sur les expatriations ». Les auteurs du rapport rappellent « qu’à l’heure actuelle, les lacunes de notre appareil statistique et le manque d’enquêtes approfondies ne permettent pas de corroborer à la fois l’ampleur et les raisons qui poussent à l’exil des forces vives hors de France. Deux sources statistiques principales existent aujourd’hui : les données du ministère des Affaires étrangères […] et les données relatives aux migrations internationales de l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE) ».

Selon les dernières données fournies par le ministère des Affaires étrangères, 2,5 millions de Français vivent à l’étranger. Par ailleurs, d’après une étude intitulée « De la France vers le monde : que révèle l’augmentation de l’émigration française » publiée par la Direction du Trésor en janvier 2021, les données récentes confirment que « le nombre de départs des Français vers l’étranger est en hausse depuis une quinzaine d’années ». Enfin, plusieurs études officielles soulignent l’existence d’une émigration croissante de Français hautement qualifiés à l’étranger.

Les exilés s’expatrient vers la Suisse, les États-Unis, le Royaume-Uni, la Belgique, l’Allemagne, le Canada et l’Espagne. D’après les sources statistiques de Statista, l’Europe comptait près de la moitié des Français installés à l’étranger au premier janvier 2021. Les Amériques étaient la deuxième zone géographique avec plus de 20% des expatriés français. En outre, différentes analyses montrent que les tranches d’âge actif sont pas ailleurs surreprésentées, au détriment des couches plus jeunes et plus âgées de la population française. Cela étant, eu égard à la morosité ambiante et au climat délétère qui règnent aujourd’hui en France, nous observons un engouement pour l’exil dans toutes les tranches d’âge, jusqu’aux seniors de 60 ans et plus.

2. Les raisons pour lesquelles les Français quittent la France

2.1 De nombreux motifs poussent les Français à s’exiler : l’emploi, la fiscalité et le déclin des institutions

a) Un taux de chômage élevé et une dégradation des conditions de travail

« Le travail pose problème » en France, déclare Jacques de Bandt. En effet, non seulement le taux de chômage est élevé mais l’incitation au travail reste faible : 1) un faible niveau des salaires ; 2) une concentration excessive des prélèvements obligatoires sur le facteur travail ; 3) une absence de reconnaissance au travail qui s’explique par des sentiments de jalousie et de mesquinerie et par un mauvais management ; 4) une réussite qui n’est pas toujours fondée sur le mérite ; 5) une valorisation insuffisante des diplômes.

Dans notre pays, le travail n’occupe pas la place qui lui revient en tant qu’impératif économique et sociétal. Nous assistons en France à un rejet de la valeur travail. Le travail est une valeur en voie de disparition. Plutôt que travailler, certains se contentent d’allocations et d’aides diverses. Les comparaisons internationales révèlent une certaine « exception française ». D'aucuns parlent de la France comme « la patrie des mille et une allocs ! ». Comme le souligne Daniel Martin, « la culture de mépris du travail a favorisé l’abandon à l’État du soin de tout réglementer, de garantir emploi, logement et santé à un peuple dont trop de citoyens ont une mentalité d’assisté ». Daniel Moinier, auteur de l’ouvrage intitulé « Pourquoi la France est en déficit depuis 1975 ? » vient de publier un article intitulé « La France, le pays au monde qui travaille le moins ». Il affirme entre autres que « selon les tous derniers chiffres relevés par Eurostat et rapportés par l’organisme Coe-Redécode, les salariés à temps complet de l’Hexagone ont travaillé 1646 heures en 2018. Soit 14 heures de moins qu’en 2013 . Et 199 heures de moins qu’en Allemagne, 130 heures de moins qu’en Italie, ou 228 heures de moins qu’au Royaume-Uni ».

Ce rejet de la valeur travail a pour corollaire un fort développement de l’assistanat et de l’égalitarisme qui incite, notamment les classes moyennes supérieures, à s’exiler.

b) Un matraquage fiscal

D’après l’étude intitulée « La pression sociale et fiscale réelle du salarié moyen au sein de l’Union européenne (UE) publiée par l’Institut économique Molinari en juillet 2021, nous sommes en tête des pays les plus fiscalisés et taxés socialement d’Europe.

S’agissant du matraquage fiscal, nous constatons que ce sont notamment les classes moyennes supérieures (situées entre les très riches partis en exil fiscal et les moins riches qui bénéficient des politiques de solidarité) qui en sont les victimes. Virginie Pradel, présidente de l’institut de recherche fiscale et économique de l’Institut fiscal Vauban, explique ce matraquage fiscal « par le fait que les Pouvoirs Publics ont bien compris qu’ils ne pouvaient plus s’acharner exclusivement sur les « riches », lesquels constituent, en raison de leur expatriation, une espèce de contribuables en voie d’extinction. Restaient et restent donc à dépouiller les classes moyennes supérieures que l’on pourrait schématiquement présenter comme pas assez pauvres pour passer sous les fourches caudines de notre fiscalité, et pas non plus assez riches pour partir ou investir dans des œuvres d’art défiscalisées, lesquelles demeurent toujours l’apanage des contribuables les plus aisés. Les classes moyennes supérieures sont devenues les « vaches à lait » de la fiscalité.

c) Le déclin des institutions économiques, politiques et sociales

Le pouvoir régalien de l’État n’implique pas que des droits mais aussi des devoirs. Les contribuables attendent de l’État la sécurité, la santé publique, un système éducatif performant qui n’incite pas les enseignants à s’expatrier. A cet égard, d’aucuns affirment que les missions régaliennes de l’État ne sont pas à la hauteur du matraquage fiscal des classes moyennes.

Dans le domaine éducatif tout d’abord, les remises en cause des résultats ne manquent pas : mauvais classement dans les comparaisons internationales, débats récurrents sur l'efficience médiocre de la dépense publique, etc.

Pour ce qui est de notre système de santé, Jean-Charles Grelier, avocat au barreau du Mans, dénonce une logique comptable qui, selon lui, a conduit notre système de santé au bord du gouffre. De même, selon Frédéric Bizard, professeur associé à l’ESCP Europe et président de l’Institut Santé, « la gravité de la crise que traverse notre système de santé illustre l’échec de la politique de santé menée depuis vingt ans ».

En matière de sécurité, les Français ne font plus confiance au gouvernement. Ils s'interrogent de plus en plus sur la question de savoir pourquoi ils paient des impôts alors qu'ils sont victimes d'une très forte insécurité. Eric Delbecque dans son ouvrage « l’insécurité permanente – les causes de l’impuissance française », annonce un verdict brutal concernant l’insécurité en France : « manque de moyens, excès d’idéologie, errance des politiques ». Il atteste qu’aujourd’hui « les Français ne sont pas en sécurité sur le territoire de la République ». Il écrit : « Entre le déni face à l’insécurité permanente, grandissante, et le refus d’une adaptation pragmatique, la tenaille se resserre. Parce que nous payons au prix fort la lâcheté de nos élites, nous devons vivre avec la peur, supporter les incivilités quotidiennes, les agressions de la petite délinquance, les règlements de comptes entre dealers et la menace des attentats islamistes ». L’article du Figaro du 11 mai 2022 précité rapporte des expériences malheureuses en matière d’insécurité qui ont poussé les victimes à s’expatrier. Les familles interrogées ont fui la France car l’insécurité et la délinquance sont devenues omniprésentes. Un exemple récent qui illustre le niveau particulièrement inquiétant de la délinquance en France est celui des violences et agressions physiques à l’encontre de supporters lors du match Liverpool-Real Madrid qui s’est déroulé le 28 mai 2022 au Stade de France à Saint Denis. Trois cents à quatre cents délinquants connus des services de police ont non seulement détroussé majoritairement les supporters espagnols et anglais en leur volant des effets personnels, portefeuilles et smartphones, mais ils leur ont infligé également des coups et blessures. Qu’en est-il de l’image et de la réputation de la France ? Le sénateur de l’Isère Michel Savin parle « d’humiliation pour notre pays ». « Honte », « scandale sans nom » ont été les qualificatifs employés par les médias étrangers, en particulier britanniques et espagnols, pour blâmer le déroulement de la soirée.

Comme l’évoque François Dubet dans son ouvrage « Le déclin de l’institution », « une crise institutionnelle » traverse l’école, le monde de la santé ou celui des travailleurs sociaux. Pour les auteurs d’un ouvrage collectif intitulé «Le malaise français, comprendre les blocages d'un pays» sous la direction d’Éric Fottorino, la France a mal à sa justice, à son administration, à ses emplois, à son école et à sa jeunesse, à son agriculture, à son industrie, à son histoire, à sa langue, à sa culture. Enfin, un rapport de France Stratégie intitulé « Lignes de faille – Une société à réunifier » confirme que nos institutions collectives, « de statut très divers mais toutes essentielles, sont aujourd’hui à la peine, incertaines de leur rôle, et parfois en échec. Ce qui explique le pessimisme français, c’est le doute sur la capacité de ces institutions à remplir le rôle qui leur est assigné, à tenir leur promesse ».

2.2 L’exil des retraités

Depuis plusieurs années, de plus en plus de retraités ont fait le choix de s’installer à l’étranger pour y vivre leur retraite. Au 31 décembre 2019, sur 16,7 millions de retraités français, environ 1,2 million vivaient à l’étranger. Les raisons qui les ont incités à s’exiler sont nombreuses : discrimination et stigmatisation liées à l’âge (voir notamment l’attitude infantilisante et discriminatoire du gouvernement à l’égard des seniors lors de la crise sanitaire de la Covid-19), érosion du pouvoir d’achat, manque de respect et de considération, fracture générationnelle, …

Les retraités s’expatrient pour un pays plus chaud que la France (Grèce, Portugal, Maroc, Tunisie, Thaïlande, …), pour une meilleure qualité de vie et un meilleur pouvoir d’achat grâce à une fiscalité plus avantageuse.

3. Les conséquences de la fuite des cerveaux et des compétences

3.1 Migration de l’élite intellectuelle

La fuite ou « l’exode » des cerveaux désigne la migration de l’élite intellectuelle française à l’étranger, dans le but de trouver de meilleures conditions de vie, de travail, ainsi qu’une rémunération plus avantageuse.

Dans un article intitulé « La fuite des cerveaux : septième frein à l’entreprise » publié en mars 2021, Claude Goudron du Cercle Frédéric Bastiat indique que « la France est le deuxième pays le plus touché au monde par la fuite de ses cerveaux, elle a un solde négatif de 130 000 alors que les Allemands ont un solde positif de 374 000 ! Le nombre de jeunes diplômés partant à l’étranger, estimés à 80 000 par an, a doublé ces dix dernières années ! ». Ces données chiffrées sont inquiétantes. Elle confirme, comme l’écrit le Conseil d’analyse économique, que la France « parvient moins bien que d’autres pays à retenir ses étudiants étrangers » après leur diplôme. Elle ne suscite que très peu d’intérêt auprès de l’élite intellectuelle française, à cause non seulement de son système fiscal mais surtout pour l’absence de reconnaissance des mérites. Claude Goudron en conclut que « nous pourrions comparer la France à un pays sous-développé qui, faute de débouchés correctement rémunérés, inciterait ses ressortissants à émigrer sous de meilleurs cieux ».

Ces départs sont le signe visible d’une moindre attractivité et compétitivité du territoire national.

3.2 Des départs dommageables pour la France

L’exode de cadres et de créateurs d’entreprise constitue une perte sérieuse pour notre pays. Comme le souligne un rapport du Sénat, « ce sont autant d’entreprises, de richesses et d’emplois créés à l’étranger à partir d’investissements faits en France dans nos grandes écoles et nos universités ». Pour Pascal Goudron, « nous avons offert notre élite et notre savoir-faire à ceux qui aujourd’hui sont devenus les maîtres du monde ».

« L’exode » de l’élite intellectuelle pour l’étranger appauvrit toujours un pays. Que fait la France pour retenir les talents ? Certains s’efforcent de rester en France et mettent leurs compétences au service de la nation, mais beaucoup ont du mal à trouver des postes à la hauteur de leurs capacités. Michel Crozier dans son ouvrage intitulé « La crise de l’intelligence – Essai sur l’impuissance des élites à se réformer » parle d’un « extraordinaire gaspillage des ressources et des talents ». Pourquoi s’acharne-t-on à nier l’existence de véritables compétences en France ? Quel peut-être l’avenir d’un pays qui sacrifie les talents ?

4. Glossaire

Assistanat : Le fait d'être aidé, assisté ou secouru par des organismes publics ou privés.

Dette publique : Au sens du Traité de Maastricht, ensemble des dettes contractées par les administrations publiques : administrations centrales, administrations locales et administrations de sécurité sociale.

Exil fiscal ou expatriation fiscale : Le fait pour un contribuable de quitter son pays d’origine ou de résidence pour des motifs liés à la fiscalité.
Note : Les motivations peuvent consister à alléger la charge fiscale globale ou au contraire à éviter un impôt spécifique.

France Stratégie : Organisme placé auprès du Premier Ministre qui formule des recommandations au pouvoir exécutif, organise des débats, pilote des exercices de concertation et contribue à l’évaluation ex post des politiques publiques.

Service public : Désigne habituellement aussi bien une activité destinée à satisfaire un besoin d'intérêt général que l'organisme administratif chargé de la gestion d'une telle activité.

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