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Catégorie : Bernard Biedermann
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Par définition, la croissance économique se mesure par le taux d’augmentation plus ou moins régulier,  sur la durée,  du  Produit Intérieur Brut  (P.I.B.)  exprimé en volume, c'est-à-dire au prix de l’année précédente. On peut ainsi faire des graphiques, par région, par pays, ou par groupes de pays, dans le but de constater l’évolution de l’activité économique sur par exemple plusieurs décennies. L’analyse de la courbe d’évolution du PIB doit tenir compte du fait que dans le temps, la structure de la production (agriculture, industrie, services…) se modifie en permanence. De plus, comme pour toute mesure il y a une marge d’erreur (collecte  des chiffres, revenus non déclarés, travail au noir,… et depuis quelques années ce que l’on appelle l’économie collaborative d’échange). On fait alors l’hypothèse que sur les résultats d’années qui se suivent, le niveau de la marge d’erreur demeure le même.

Sur la courte période, on parle de conjoncture pour expliquer les variations d’indices ; les causes des  variations sur le court terme relèvent entre autres, de la météo, des  fluctuations monétaires et surtout de l’état psychologique des investisseurs et des consommateurs.

Ce qui agit sur les productivités

Sur le long terme les facteurs qui agissent sur la croissance sont essentiellement, la population, les grandes évènements (guerres, révolutions, catastrophes, …) et bien sûr, la productivité du travail et celle du capital.

Une économie, à productivités constantes, et qui d’année en année consomme le même type de produits, connaît une évolution de son PIB égale à celle de  l’évolution de sa population.

Mais lorsque des innovations techniques, et le niveau de l’éducation s’accroissent, les productivités des deux facteurs de production sont directement impactées. Parmi les grandes innovations qui ont fortement marqué l’histoire économique citons, la roue, l’imprimerie, la navette textile, la machine à vapeur, le rail, le tout à l’égout, l’électricité, le téléphone, … Ces grandes  innovations ont  engendré de  longues périodes de croissance  accompagnées par des grandes modifications de la société. Pour décrire les changements au niveau de l’emploi l’économiste Schumpeter utilise l’expression « destruction créatrice » qui signifie que les innovations technologiques se traduisent par des suppressions et par des créations d’emplois de profils différents. On le sait, ces variations opposées se produisent malheureusement avec des décalages mais sur le long terme, les gains de productivité engendrés par des innovations technologiques n’ont jamais créé de chômage de longue durée.

Fin de la croissance ?

Depuis quelque temps, notamment aux Etats-Unis, on fait l’hypothèse d’un ralentissement de la croissance de la productivité des facteurs de production et donc du PIB. L’économiste Robert Gordon estimait en 2012 que « l’on a toutes les raisons de penser que la croissance moyenne à 2 % c’est définitivement fini » et que nous serions au début d’une stagnation séculaire. La croissance élevée des 250 dernières années n’était en fait qu’une exception dans l’histoire de l’humanité. Les révolutions industrielles puissantes comme, la machine à vapeur le rail, l’électricité, l’eau courante, le moteur à explosion, la chimie et les télécommunications ont eu des effets considérables sur la productivité du capital et du travail. Les travaux de Gordon constituent un constat sérieux qui n’a pas fait l’objet de contestations véritablement fondées.

Comme toujours, et bien entendu en cette année 2017, les prévisions en matières d’économie et d’innovations « sont encore un art difficile surtout lorsqu’elles concernent l’avenir ! »

Quid de la révolution numérique ?

Alors, quid de la révolution du numérique ? Sommes-nous face à une nouvelle période caractérisée par un boom des productivités et donc par un redémarrage de la croissance ? Les avis sont partagés. Gordon fait l’hypothèse (une hypothèse n’est pas un constat) que les innovations numériques ne vont pas générer la même croissance de revenu et de productivité que dans les vagues précédentes. En revanche, dans les médias et les milieux techniques, on est plus optimiste. Il faut néanmoins sortir de l’alternative pessimisme vs optimisme car une économie, qui ne connaît pas de gain de productivité, et qui donc évolue sans croissance du PIB, sauf si sa population est en croissance, peut très bien être en équilibre, c'est-à-dire sans chômage ni inflation. On a du mal à faire accepter cette affirmation, d’abord parce que nos modes de pensée et nos entreprises ont hérité  depuis les trente  glorieuses l’ADN de l’innovation permanente, ensuite parce que des pays comme la France, l’Espagne , l’Italie et bien d’autres n’ont pas réussi à retrouver le plein emploi depuis la crise de 2007, et ce pour  plusieurs raisons, alors que d’autres pays en 2016 sont presque en plein emploi. L’hypothèse du scénario d’une croissance zéro serait source de plus de difficultés dans les pays qui aujourd’hui n’ont pas retrouvé le plein emploi en raison de l’adaptation nécessaire à cette nouvelle économie.

Mais revenons à notre révolution du numérique. Il faut d’abord ne pas s’emballer et ne pas en faire une sorte de religion qui réglerait tous nos problèmes. Certes l’état de l’art des connaissances actuelles permet de dire qu’une immense partie de nos activités est et sera impactée et qu’une multitude d’activités futures n’existent pas encore. Dans le milieu patronal, en se fondant sur des témoignages individuels d’entrepreneurs, on est plutôt optimiste pour ce qui concerne les gains de productivité mais on reconnaît qu’au niveau global il faut s’attendre à des délais d’impact plutôt long (dizaine d’années). On remarque également qu’au niveau de l’entreprise, les implantations importantes du numérique doivent s’accompagner, de profondes réflexions, d’un nouveau style de management organisationnel et du respect des normes environnementales ; En un mot, il n’y a pas de recette facile !

Comme le recommande Raj Batra, directeur de production chez Siemens « il faut encore briser des barrières… L’automation avancée apporte des performances considérables, mais quand vous ne reliez pas cela à la conception, cela génère des pertes, car en moyenne 80 % du coût de fabrication est lié à la manière dont est imaginé le produit lors de sa phase de conception » (Usine digitale 8 avril 2015). Dans une étude « Numérique organisation et rentabilité », à partir de la marge bénéficiaire nette et de la marge avant intérêts et impôts, Cap Gemini et MIT Sloan Review ont étudié la rentabilité de 391 entreprises dans le monde avec pour variables, le niveau d’investissement dans le numérique et le degré d’adaptation de la culture et de l’organisation. Il en ressort quatre catégories :

Capital libre, capital dédié.

Beaucoup de produits, services, ou produits + services, numériques ont cette particularité qu’ils peuvent être utilisés comme biens de consommation ou comme outils dédiés à la production. Ces derniers cas peuvent être nombreux ; Le capital numérique n’est pas constitué d’une machine dédiée à la production comme la navette textile ou la chaîne à construire des voitures au siècle dernier. On doit le considérer comme du capital libre.
(voir http://www.theoreco.com/macroeconomie-mondialisation/capital-libre-capital-dedie-innovation-240.html ).

Ainsi une machine et son logiciel peuvent être  utilisés pour  plusieurs activités, la seule contrainte étant l’obsolescence technologique.

Prenons l’exemple des drones. Un même type de drone peut être : un jouet- un outil d’espionnage- un outil pour la sécurité des centrales nucléaires dans le but de prévoir en amont le niveau des algues qui risque de bloquer la turbine - un outil pour mesurer le risque d’effondrement des falaises ou l’érosion des plages- un outil pour déposer rapidement une bouée à un nageur en difficulté…

Il y a eu et il y aura encore des cas de figure surprenant, comme par exemple, le logiciel utilisé par les SMS qui  au départ avait été conçu dans les années 80 pour  les malentendants par une équipe  finlandaise de Télia Sonera. Ces caractéristiques du numérique ne rendent pas la chose facile à ceux qui prétendent prévoir notre avenir. On comprend ainsi que les machines de production du futur n’auront sans doute rien à voir avec les machines actuelles. Beaucoup de futurs produits et/ou services n’existent pas encore. Alors se pose la question de savoir si des analyses comparatives dans le temps ont encore un sens notamment pour ce qui concerne l’évolution de la productivité.

Mediaş et politiques se sont bien évidemment emparé du sujet, mais pas toujours avec discernement. Le thème récurrent est celui des suppressions d’emplois causées par des applications numériques ; il fera partie des sujets de campagne au même titre que celui des libertés individuelles.

Une chaîne de télévision a récemment diffusé un reportage sur l’installation de robots dans une société japonaise de taille moyenne. On a pu constater qu’il n’y avait pas eu de diminution d’effectifs, car la plupart des employés ont suivi des formations pour s’adapter à la nouvelle organisation. La productivité a augmenté, les coûts ont baissé et surtout, l’entreprise a pu répondre à son marché. Ce qu’il faut retenir c’est que les entreprises qui se lancent dans des projets de robotique, ne le font évidemment que  dans le cas de bonnes perspectives de vente de leurs produits. Dans le cas contraire, elles n’investissent pas, et dans le cas favorable, si elles n’investissent pas, elles disparaîtront avec leurs salariés. A suivre ...  

Bernard Biedermann

http://www.Theoreco.com
Conjoncture et décisions