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Catégorie : Les analyses de Jean-Pierre Estival
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L’inflation provient du latin ‘’inflare’’ qui signifie ‘’enfler‘’. Cette notion a été amplement vulgarisée. En effet, chômage et inflation sont les mots qui reviennent le plus souvent dans les commentaires et nombreux sont ceux qui pensent en comprendre la définition et les implications. Ces deux notions sont d’ailleurs liées comme le grand économiste néo-zélandais Alban William Phillips l’avait démontré dans ses commentaires. En effet, dans le sillage de la pensée de John Maynard Keynes qui niait l’existence de toute tendance inflationniste dans une économie de sous-emploi, Alban William Phillips a mis en évidence une relation inverse entre inflation et chômage en se basant sur le résultat d'une analyse historique sur l’évolution comparée des prix et du niveau de chômage en Angleterre commentée ci-après.

Sur le plan théorique, le terme inflation désigne une augmentation durable et générale, des prix des biens et des services. Cependant l’'inflation a de multiples origines et sa contexture peut être très différente, d’une époque à l’autre, d’un pays à l’autre comme on le verra ultérieurement.

L’inflation est à nouveau redevenu un sujet d’études et de réflexions. Jusqu’ici il semblait que la lourde tendance inflationniste qui avait si bien caractérisé les cinquante années qui ont suivi la seconde guerre mondiale, et qui avait engendré par ailleurs des politiques spécifiques - appelées ’’ stop and go policies’’- avait complètement disparu dans les économies occidentales. En effet, depuis 2007, début de la crise des subprimes, on ne parlait au contraire que de pressions déflationnistes et de ‘’cygnes noirs’’( Nassim Nicholas Taleb). L’inflation est pourtant maintenant de retour dans tous les pays occidentaux, d’abord aux Etats-Unis en raison de l’état de surchauffe de l’économie consécutive à la politique fiscale du président Trump génératrice de hausse du pouvoir d’achat, mais aussi en Europe, d’abord au Royaume-Uni où la dévaluation de la livre a généré une inflation importée, mais aussi en France où elle a atteint en juillet dernier un pic de 2,3% pendant les 12 mois précédents, après une augmentation de 2% en juin suite à l’augmentation des prix des produits énergétiques, particulièrement de ceux du pétrole brut. Il est vrai qu’en France, le prix des produits énergétiques a augmenté de de 4,3% en un an. Quant à la zone euro, l’inflation y a atteint un taux de 2,1% sur un an en juillet dernier. La BCE qui avait inauguré une politique accommodante de ‘’ quantitative easing’’ pour lutter contre les tendances déflationnistes au sein de la zone euro va être obligé de modifier progressivement sa stratégie pour maintenir désormais le taux d’inflation européen moyen au-deçà de l’objectif de 2% , taux maximum à ne pas dépasser selon les textes fondateurs européens. Déjà, l’article 127, paragraphe 1, du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne définissait comme objectif principal de l’Union le maintien de la stabilité des prix dans cette zone. Beaucoup se sont demandés d’ailleurs pourquoi l’objectif était fixé à 2% et non pas à 0%. Tout d'abord, un taux d'inflation trop faible peut très vite déboucher sur un risque de déflation, c'est-à-dire de baisse généralisée et auto-entretenue des prix. Et face à cette spirale déflationniste, les Banques centrales ne peuvent plus user du taux d’intérêt, d’autant qu’ils sont souvent déjà très bas, et l’économie peut alors très vite entrer en dépression. Viser 2 % d'inflation représente en quelque sorte un ‘’matelas de réserve’’ que s'accorde la BCE pour éviter la déflation, phénomène contre lequel elle est bien démunie lorsqu'il se matérialise.

Ces précisions étant données, il est à remarquer que l’’origine et la contexture de l’inflation sont complexes. Traditionnellement les économistes ont essayé de structurer cette notion en définissant plusieurs origines du phénomène et donc plusieurs modes opératoires de développement depuis sa gestation, son apparition et sa généralisation dans une économie donnée. Ainsi, les économistes ont défini les concepts suivants :

Les théories de l’inflation par les coûts et par la demande sont donc incomplètes car elles ne font pas suffisamment référence à la structure des marchés nationaux pas plus qu’aux capacités financières des entreprises ainsi qu’au degré d’ouverture de l’économie sur les marchés mondiaux. Par exemple l’abondance des importations de produits chinois à faible coût sur le marché américain a lourdement contribué à juguler les tendances inflationnistes aux Etats-Unis jusqu’à l’arrivée de Donald Trump. Dans une économie fortement ouverte sur l’extérieur les tendances inflationnistes ont tendance à s’amenuiser par le jeu de l’augmentation de la concurrence et d’une suffisante abondance de l’offre. Ces explications fragmentaires sont pourtant considérées comme insuffisantes par les économistes car elles ne permettent pas d'expliquer la hausse des prix à long terme. Elles ne permettent pas non plus de mettre en exergue le rôle majeur des structures fondamentales d’une économie. C’est pour cela que certains économistes contemporains préfèrent parler d’inflation structurelle, laquelle s’avère être indépendante de facteurs particuliers comme l’a noté l’économiste Henri dès 1962. C’est donc pour eux le système économique qui joue un rôle majeur dans le cadre de la propagation de l’inflation et en particulier le caractère structurel du marché( monopole, duopole, oligopole, concurrence ) de même que la politique de change (une monnaie faible amplifie les tendances inflationnistes internes et vice versa) , ainsi que la politique budgétaire des pouvoirs publics ( les déficits systématiques jouant un rôle d’accélérateur évident) et la politique salariale du pays (augmentation récurrente ou non du pouvoir d’achat) etc. . .

A ces explications, les économistes monétaristes opposent leur propre théorie selon laquelle l’inflation ne peut être générée que par une augmentation de la quantité de monnaie dans les circuits économiques, toutes choses restant égales par ailleurs, et particulièrement par une augmentation de la quantité de monnaie plus importante que l’évolution de la production. L’inflation peut être ainsi générée par l’abondance monétaire, comme le démontre sous certaines conditions la théorie quantitative de la monnaie La théorie quantitative de la monnaie, dans sa version la plus primitive, remonte au XVIème siècle avec les travaux de Jean Bodin. Cette théorie précise, via l'équation des échanges d'Irving Fisher, la relation entre la masse monétaire (c’est à dire le stock de monnaie présent dans l'économie "M") , la vitesse de circulation de la monnaie ("V")) l'indice général des prix "P" et ) le volume total des transactions effectuées sur la période "T". La formule M * V = P * T a suscité de grands débats entre économistes. Il convient de savoir si une hausse de la masse monétaire "M" permet d'avoir un effet réel sur l'économie (par exemple une hausse de la production réelle) ou bien si cela est simplement créateur d'inflation. Une formulation équivalente a été déterminée sous la forme m + v = p + t., soit m= p+y-v , formulation utilisée dans un article de la société Natixis de décembre 2012 où ‘’y’’ mesure le revenu réel ( indicateur du niveau des transactions annuelles) . En supposant la vélocité de la monnaie constante, soit v = 0, on arrive alors à la théorie quantitative de la monnaie : si la quantité de monnaie "m" augmente plus vite que le montant des transactions (mesurable par le revenu réel "y"), alors "p" sera positif et il y aura donc de l'inflation car p  = m - y . Cependant cette théorie est à manier avec grande précaution car les stratégies de quantitative easing initiés par la FED et la BCE qui, pendant de longues années, ont eu pour objectif d’inonder d’argent facile les marchés des deux ensembles économiques de monnaie n’ont pas eu les mêmes résultats . L'interprétation monétariste attribue donc à la masse monétaire un rôle essentiel dans le phénomène de l'inflation. Cette dernière est pour eux la résultante d'une masse monétaire souvent trop importante. En particulier, ils critiquent ouvertement la politique monétaire expansive actuelle de la BCE dite de ‘’quantitative easing’’ d’inspiration keynésienne qui a contribué à déverser des quantités énormes de monnaie dans les circuits économiques de la zone euro par l’intermédiaire des banques, lesquelles depuis des années ont préféré thésauriser ces sommes plutôt que d’octroyer des crédits consistants aux entreprises pour relancer l’économie. Ces sommes thésaurisées dans les réserves de ces banques ou même dans des placements ad hoc auprès de la BCE (pourtant à l’origine de ces flux) n’auront que peu participé à la relance de l’économie à court terme contrairement à l’objectif de la BCE et, en conséquence, elles constituent des poches potentielles de futures tensions inflationnistes qui tôt ou tard éclateront. En effet, pour eux, l’expansion monétaire provoquée par la politique de la BCE au sein de la zone euro n’a pas provoqué une augmentation équivalente de la production. En conséquence, l’inflation est donc devant nous. Ils n’ont pas tort car il est vrai qu’elle avance dans tous les pays du monde, et ce d’autant plus vite que certaines économies sont en situation de plein emploi. Or, selon les théories de John Maynard Keynes l’inflation ne peut exister que dans une situation de plein emploi dans lesquelles ressources humaines et capital technique sont utilisés au maximum. On y est arrivé aux États-Unis et en Allemagne notamment. Les tendances inflationnistes à leur tour engendrent tôt ou tard une hausse des taux directeurs. C’est le cas en Amérique. L’Europe sera obligé de suivre car tout décalage intempestif entre les niveaux de ces taux entre Etats-Unis et Europe ne peut être que de courte durée.
En définitive, l’inflation a une origine complexe et une contexture diversifiée. Elle peut être structurelle (avec toutes ces composants déjà nommées) ou monétaire ou les deux à la fois. En Europe l’inflation qui se profile comporte ces deux aspects et déjà on peut affirmer que la si la politique de ‘’quantitative easing ‘’a permis à court terme à certaines économies de ne pas sombrer dans la déflation, elle comporte à moyen terme un risque d’explosion inflationniste bien identifié puisque la création artificielle de monnaie a largement excédé l’augmentation de la production. Ce déséquilibre est et reste explosif.
Par ailleurs, il convient d’aborder un problème fondamental, à savoir le lien entre l’inflation et le niveau de sous-emploi.   En effet, l’inflation est aussi étroitement liée au taux d’emploi dans un pays donné, c’est-à-dire à l’existence ou non d’une disponibilité de capacités de production et notamment de main d’œuvre Cette relation a été mise en exergue par l 'économiste néo-zélandais Alban William Phillips en 1958 et synthétisée dans sa fameuse courbe appelée ‘’courbe de Phillips’’ , courbe illustrant une relation empirique décroissante entre le taux de chômage et l'inflation matérialisée par le taux de croissance des salaires nominaux. Cette relation s'explique par le fait qu'au-delà d'un certain niveau de chômage, ce dernier s’accroissant, les salariés ne sont plus en position de force pour exiger une hausse de salaire, le partage des gains de productivité s’effectuant alors en faveur de l'entreprise. Au contraire en période de plein emploi, des hausses de salaires peuvent se produire augmentant alors les couts de production des entreprises, celles-ci se voyant alors contraintes de rehausser leurs prix afin de restaurer leur marge bénéficiaire. Selon les économistes monétaristes, à long terme, le taux de chômage ne dépend plus du taux d'inflation. En effet le taux de chômage d'équilibre de long terme est dit naturel ou bien encore structurel c'est-à-dire qu'il n'est pas dû à des causes conjoncturelles. Ainsi, pour les monétaristes, à long terme la courbe de Phillips prend une forme verticale
Mais le taux réel d’inflation est-il facile à appréhender et à mesurer ? Absolument pas.
En effet, le taux réel d’inflation est difficile à appréhender dans chaque pays, ce qui explique la multiplication de ces taux, d’abord macroéconomiques calculés par les comptables nationaux, mais aussi taux relatif à la consommation des ménages, taux relatif aux investissements (FBCF), et bien sûr, taux sectoriels ou de branches. Cette multiplicité aboutit à créer des confusions et à générer un certain scepticisme dans la population. Depuis une quinzaine d’années, le problème se posait peu car l’inflation était au plus bas, que ce soit au niveau macroéconomique ou au niveau sectoriel. Au niveau macroéconomique il y avait au contraire des risques déflationnistes évidents entrainés par la récession Par ailleurs d’autres facteurs ont joué dans le même sens. La technologie haut de gamme incorporée dans les nouveaux produits ont éradiqué une partie du coût salarial, la concurrence déloyale de nombreux pays aux prix de dumping ont pesé sur les diverses composantes des prix. Par ailleurs, on ne peut oublier l’entrée de la Chine dans l’OMC qui a permis à ce pays d’inonder les marchés mondiaux de produits bas de gamme à des prix défiant toute concurrence.

Avec le retour de l’inflation, le problème de la mesure de cette dernière devient crucial Alors, force est de remarquer que toute mesure objective, voire scientifique, de l’inflation n’en demeure pas moins délicate car il est de plus en plus difficile de comparer les prix de produits qui incorporent des technologies différenciées. Comment mesurer ce qui ressort alors de l’amélioration de la qualité d’un produit et ce qui ressort de l’inflation proprement dite à supposer qu’elle ne soit engendrée que par les coûts ? Quand les produits chinois bas de gamme inondent les marchés la première réaction est de constater que les prix de produits de base ont diminué. Mais ont-ils vraiment diminué si la qualité de ces produits a profondément baissé? Et quand, dans le domaine du secteur des services, les prix de ces derniers baissent il est difficile d’affirmer que ce soit à qualité constante car c’est désormais rarement le cas. L’élimination volontariste de certaines fonctionnalités ancillaires relative à la prestation d’un service ou à la fourniture d’un produit est devenue une stratégie fréquente des entreprises, lesquelles veillent cependant à préserver la fonctionnalité principale de ces services ou produits, fonctionnalité constituant le ‘’cœur du produit’. De telles pratiques induisent automatiquement une diminution de coûts et donc de prix. On a assisté de ce fait à deux types de stratégie d’entreprise allant dans ce sens : soit une stratégie d’adaptation par élimination volontariste de fonctionnalités secondaires et de faible valeur ajoutée selon un cahier de charges bien étayé, soit une stratégie d’adaptation basée sur une innovation ne reprenant que les fonctionnalités majeures du cœur de produit ou du service. Dans les deux cas, la valeur d’usage retirée par l’acheteur de ce produit ou service s’avère supérieure au prix de vente, d’où le succès de la formule.

A titre d’exemple, les compagnies aériennes low cost ont largement abusé de cette stratégie en éliminant progressivement nombre de leurs prestations jugées secondaires, le trajet aérien représentant alors le cœur du service rendu. Le prix des trajets a donc diminué mais pas à conditions de prestations constantes. Il est possible alors de se poser la question de savoir si le prix du trajet à conditions de prestations constantes a dans de tels cas vraiment diminué pour autant.  Dans le domaine des produits cette stratégie est devenue aussi monnaie courante : on diminue le poids, la taille, la volumétrie, la composition du produit pour maintenir le prix inchangé, souvent au mépris du consommateur qui n’en est pas conscient. N’est-ce pas cependant un indice d’inflation ? Dans le domaine agricole, comment évaluer l’inflation qui frappe les fruits et légumes quand d’une semaine à l’autre ce ne sont pas les mêmes produits qui sont en vente avec des variations de degré de qualité et de normes manifestes ? De même on peut passer les vacances de plus en plus chez l’habitant et non à l’hôtel, les prix de la nuitée sont très différents mais est-ce bien la même qualité ? Les statisticiens dans un monde en perpétuel mouvement font face à une difficulté importante pour mesurer de façon objective le degré d’inflation frappant aussi bien produits et services. Ces difficultés croissantes de mesure ont été mises en relief par les économistes Nadim Ahmad et Paul Schreyer de l’OCDE.

A cette difficulté croissante d’appréhender de façon précise le niveau d’inflation au niveau du consommateur il faut ajouter la multiplicité d’index qui sont désormais publiés officiellement dans tous les pays et inondent pour ainsi dire les marchés. Alors, quel taux privilégier ?

Au niveau le plus synthétique et macroéconomique, chaque pays publie chaque année le niveau de son PIB (marchand et non marchand) assorti de deux index : variation en volume et variation en prix, paramètres qui par ailleurs pour un exercice N sont susceptibles d’être corrigés deux fois d’abord en N+1 puis en N+.2, de sorte que l’inflation définitive du PIB et de ses composantes d’une année N n’est connue qu’en N+2. Mais pour les profanes, cet index de variation du prix du PIB reste peu compréhensible car il résulte de savants calculs des seuls comptables nationaux au niveau des agrégats déterminant le niveau de la production, à savoir, le solde du commerce extérieur, les investissements ou FBCF et la consommation. Cette augmentation en prix du PIB constitue le calcul le plus synthétique de l’inflation, mais en dehors des cercles d’économistes, son utilisation n’a pas de finalité pratique.

C’est pourquoi existé dans chaque pays des batteries d’indices plus opérationnels calculées par les statisticiens. Dans les pays de l’OCDE, ces indices sont calculés avec le maximum de rigueur méthodologique mais il n n’en va pas toujours ainsi dans les pays émergents, les gouvernements s’immisçant parfois dans les modes opératoires pour déterminer le résultat le plus apte à justifier la politique gouvernementale. Il existe alors une discordance énorme entre le taux affiché par les instances gouvernementales et la réalité telle qu’elle peut être appréhendée objectivement par des statisticiens apolitiques. A titre d’exemple, l’Argentine, pendant une vingtaine d’années, a excellé dans pareilles présentations. On se souvient qu’en Argentine sous la présidence de la famille Kirchner il existait une relation de 1 à 3 entre les taux officiels et réels. Que dire aujourd’hui de l’inflation vénézuélienne dont le taux est supérieur à 1000 000% et qui a obligé les instances de ce pays à changer de monnaie ?

Pour mieux appréhender les besoins soit au niveau des secteurs économiques, soit au niveau des catégories socio-professionnelles, chaque pays a élaboré une batterie de taux de variation de prix, chacun d’eux correspondant à un objectif particulier.

Le taux le plus utilisé est celui de l’Indice des prix à la consommation (IPC en France). Son utilité est multiple ; il est utilisé pour mesurer, mois après mois, le niveau de l’inflation des seuls produits et services de consommation. Il permet de calculer l'évolution des prix des biens et des services, dont dépend l’évolution du pouvoir d'achat des ménages. Pour ces raisons, il est pris en compte pour la réévaluation des retraites ( en faisant abstraction du prix du tabac) , des pensions alimentaires et des rentes viagères. Il sert aussi à indexer le SMIC et l'indice de référence des loyers (IRL). Il est calculé en référence à une année de base dont le niveau moyen est égal à 100. Depuis le 29 janvier 2016, cet indice est déterminé en référence à l'année 2015 et non plus à l'année 1998 comme auparavant. Désormais, la moyenne des indices des prix pour l'année 2015 vaut 100. 
Face à l’inflation, les différents acteurs économiques ont en fait des positions opposées, voire contradictoires. En effet, si aujourd’hui la BCE considère avec une certaine satisfaction le retour d’une certaine inflation pourvu qu’elle reste maitrisée et cantonnée juste en dessous de 2% afin de pouvoir démontrer que grâce à son action la zone euro tout entière a réussi à éradiquer les tendances déflationnistes qui la guettaient , ce n’est pas le cas de tous les gouvernements nationaux pour lesquels l’évolution de l’inflation enclenche plus ou moins vite une revalorisation des traitements des fonctionnaires, des pensions jusqu’aux taux de rémunérations de certaines épargnes (cf. livret A de la Caisse d’épargne). Les gouvernements ont toujours intérêt pour ne pas obérer les finances publiques à minimiser les tendances inflationnistes de leur pays. Mais à l’opposé de l’échiquier politique, des entités, comme les principaux syndicats d’un pays, ont tout intérêt à démontrer que l’inflation réelle est bien plus forte que celle déterminée par les statisticiens officiels, et ce dans le but d’obliger l’Etat à déclencher plus facilement des augmentations salariales. Les pouvoirs publics et les syndicats ont inévitablement des intérêts divergents. C’est pour cela qu’il existe d’ailleurs toujours un écart significatif entre l’IPC national officiel et les divers indices calculés par les syndicats historiques , écarts dont les causes sont multiples : différenciations dans la nature des produits et des services pris en compte dans la composition du panier de référence , différenciations dans les coefficients de pondération attribués à chaque composante. Il est vrai que pour une famille modeste la liste des produits et services à retenir et leurs pondérations respectives, diffère sensiblement de celle qui résulterait de classes à hauts revenus . Pour cela, l’INSEE a fait le choix de ‘’ménages moyens’’ dans lesquels bien sûr chaque groupe social a du mal à se retrouver. On pourrait imaginer un IPC spécifique par grandes catégories de titulaires de revenus, ce qui impliquerait une différenciation des paniers de référence et une différenciation des coefficients de pondération de leurs composantes respectives. On n’en est pas encore là car la multiplication des IPC pourrait contribuer à décrédibiliser les approches et études économiques et ce n’est pas non plus l’intérêt des gouvernements.
L’opposition entre instances gouvernementales et syndicats n’est pas unique. En effet cette opposition existe aussi entre groupes sociaux aux intérêts souvent antagonistes. Déjà entre propriétaires bailleurs et locataires il existe des divergences d’intérêt économique manifestes, chaque groupe revendiquant des évolutions de prix de location de logements différentes, d’autant que ces évolutions se contredisent déjà au niveau du territoire : évolution rapide dans les conurbations urbaines, et surtout dans la région IDF, régression dans les provinces déshéritées constituant les zones dites ‘’périphériques’’. Calculer face à tant de contradictions et de cas particuliers un indice national d’évolution du prix des loyers en France est une vraie gageure.
Il en va de même pour les ventes de biens immobiliers entre les grandes métropoles et la lointaine province (cf : la « périphérie ») pour lesquelles les prix au m2 peuvent varier de 1 à 3, parfois plus. Alors quel indice moyenné prendre pour évaluer l’évolution du prix de vente de ces biens? Il faudrait inventer un IPC des grandes villes et un autre de la France dite périphérique. On voit que l’unicité d’un IPC dans un pays risque de susciter plus de réactions négatives que positives, chaque groupe socio-économique pouvant arguer d’une situation spécifique. L’indice n’est valable que pour l’ensemble des ménages mais non par groupe de ménages.

Si l’indice IPC est exclusivement réservé aux ménages il existe d’autres indices plus orientés vers la vie professionnelle. Dans cette catégorie, le plus connu et utilisé est l’indice du coût de la construction INSEE (base 100 au 4e trimestre 1953) utilisé dans les milieux de la construction et pour l’indexation des baux commerciaux et certains loyers d’habitation. Il existe aussi des indices non calculés par l’INSEE comme l’indice du coût de la construction de la Fédération française du bâtiment et même l’indice national du bâtiment BT.01utilisé pour l’indexation des achats sur plan. Par définition, en raison de la composition des paramètres retenus pour chacun d’eux il n’existe aucune convergence possible des résultats obtenus pour une période donnée. Ici aussi, compte tenu des fortes disparités régionales (régions sous tension de main d’œuvre et autres) calculer un indice national constitue un vrai défi, d’autant que face aux éléments de coûts objectifs et donc maitrisables existe toute une activité souterraine bien connue en France, renforcée par l’immigration souvent illégale, avec ses propres coûts et ses propres règles, paramètres qui échappent de facto aux statisticiens. Ce phénomène est malheureusement en train de prendre une extension fulgurante dans le BTP. Quels sont donc les véritables coûts et donc les véritables prix dans cette branche d’activité ?
Ainsi, à travers tous ces exemples et commentaires, on peut retenir que l’inflation est ‘’plurielle’’ et non pas unique, elle reflète cas par cas les intérêts contradictoires de tous les ‘’stakeholders ‘’(parties prenantes) qui composent la société, pouvoirs publics et particuliers, groupes sociaux antinomiques, (certains ayant intérêt à la voir prospérer, d’autres à la voir s’affaiblir), secteurs professionnels aux intérêts contradictoires (cf agriculteurs contre grande distribution). En empruntant à Pirandello sa célèbre boutade on pourrait dire dans ce domaine bien confus :’’à chacun sa vérité, à chacun son taux d’inflation’’ . Quant aux taux officiels, déterminés par des statisticiens officiels- et leur mérite est grand face à cette forêt vierge- on peut toujours imaginer, même si c’est moins vrai en France, la présence de ‘’la main invisible’ des pouvoirs publics détenteurs de l’intérêt de l’Etat qui ont intérêt à peser discrètement sur son évolution pour ne pas obérer les finances publiques, d’où les critiques et contestations souvent véhémentes des autres parties prenantes. Le calcul de l’inflation est un combat permanent. D’autres anomalies sont à prendre en compte : ainsi la France est le seul pays de l’UE, selon Eurostat, où l’inflation alimentaire, c’est-à-dire l’évolution des prix des produits alimentaires, demeure inférieure à l’inflation générale.
Et comme si cette boulimie d’index contradictoire n’était pas suffisante, les économistes ont élaboré d’autres concepts compréhensibles seulement dans des cénacles d’initiés. Ainsi en matière de finances publiques et particulièrement de gestion budgétaire, on parle ‘’d’inflation sous-jacente’’ L'indice d'inflation sous-jacente est un indice désaisonnalisé qui permet de dégager une tendance de fond de l'évolution des prix. Il traduit l'évolution profonde des coûts de production et la confrontation de l'offre et de la demande. Il exclut les prix soumis à l'intervention de l'État (électricité, gaz, tabac...) et les produits à prix volatils (produits pétroliers, produits frais, produits laitiers, viandes, fleurs et plantes,) qui subissent des mouvements très variables dus à des facteurs climatiques ou à des tensions sur les marchés mondiaux. L'indice d'inflation sous-jacente est corrigé des mesures fiscales (hausse ou baisse de la TVA, mesures spécifiques sur les produits...) de façon à neutraliser les effets sur l'indice des prix de la variation de la fiscalité indirecte ou des mesures gouvernementales affectant directement les prix à la consommation. L'inflation sous-jacente est ainsi plus adaptée à une analyse des tensions inflationnistes, car moins perturbée par des phénomènes exogènes. On peut comprendre qu’il n’est pas facile à calculer. On peut comprendre aussi que pour les communs des mortels confrontés chaque jour à des prix réels sur de nombreux marchés réels et non théoriques, un tel indice soit dépourvu de signification et d’intérêt. Mais pour les économistes éloignés de ces contingences matérielles cet indice a une signification bien particulière permettant d’appréhender les tendances lourdes et donc pérennes de l’inflation pour un pays donné.
L’évolution du prix des matières premières est aussi un facteur capital de l’évolution de l’inflation pour tous les pays car en affectant les coûts de production elle agit sur l’évolution des prix sur les différents marchés, cette transmission pouvant s’effectuer à des vitesses variables selon la spécificité des marchés et l’existence d’une plus ou moins forte concurrence. Mais l’évolution des prix des matières premières tout en étant un sujet d’actualité reste un sujet complexe à maitriser, tout d’abord parce que les prix ces matières premiéres obéissent à des cycles conjoncturels. Aujourd’hui, on assiste ainsi à la remontée du prix du pétrole brut, à celle de la plupart des métaux sensibles (manganèse, nickel, cobalt etc.) et des ‘’ terres rares’’ pour lesquels la Chine jouit d’un certain oligopole. Certes, cette remontée des cours peut engendrer une poussée inflationniste de type « inflation générée par les coûts », mais elle n’est pas forcément automatique car les entreprises importatrices peuvent souvent diminuer leurs marges et absorber temporairement cette hausse de coûts qui ne sera pas alors répercutée. Ainsi, courant 2017, on a assisté la hausse du coût de l’huile d’olive de 6% qui a été complétement absorbée par la réduction des marges des importateurs. Parfois, on observe une réduction importante de l’offre de certains produits, comme les ressources halieutiques, réduction qui ne provoque aucun renchérissement de prix, car il existe une concurrence de produits plus chers et ces ressources ont intérêt à ne pas voir leurs prix augmenter.
Pour terminer il est habituel de classer les tendances inflationnistes comme suit :

- Stabilité des prix : taux d'inflation inférieur à 2% ;
- Inflation rampante : 3 à 4% par an ;
- Inflation ouverte : 5 à 10% de hausse (avec des pointes à 20%) ;
- Inflation galopante ou hyperinflation : plus de 20%. : cas de nombreux pays émergents, notamment du Venezuela (taux de1 000 000%).

CONCLUSION

On peut comprendre alors que le concept même d’inflation demeure une notion complexe, difficile à appréhender, et dont les évaluations sont inévitablement soumises à la contestation tant sont contradictoires les intérêts catégoriels et particuliers des diverses parties prenantes qui constituent la structure complexe de nos sociétés postmodernes. Chaque catégorie socioprofessionnelle aura intérêt à ne retenir le taux d’inflation le plus favorable à la défense de ses propres intérêts, l’Etat n’étant pas le dernier à défendre les siens au nom de la sauvegarde des finances publiques. La crise des subprimes et les débuts de déflation qu’elle a entrainés dans le monde pendant une dizaine d’années ont eu tendance à faire passer l’inflation dans la catégorie des sujets secondaires , laissant au chômage et au traitement du sous-emploi la primeur des analyses et des commentaires. Alors que le chômage a régressé dans la plupart des pays développés- sauf en France- la courbe de Phillips va redevenir d’actualité et la régression du chômage auquel on assiste dans ces pays va s’accompagner d’une relance des processus inflationnistes. L’inflation qui était devenue un sujet oublié va ainsi redevenir un sujet d’actualité très prégnant dans le monde redonnant crédit à une des thèses de John Meynard Keynes pour qui l’inflation ne pouvait se produire tant que subsistait dans un pays une situation pérenne de sous-emploi.