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Catégorie : Notes de conjoncture
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Hyman Minsky a montré que l’évolution mondiale était marquée par des cycles économiques « inévitables » car le progrès économique pousse à un excès de « crédit » entraînant des Krachs à échéances régulières. On distingue habituellement les cycle de court terme ou Kitchin (environ 2 ans),de moyen terme ou Juglar (7 à 8 ans) et des cycles longs ou Kondratieff (de 30 à 40 ans) .Comme tous les cycles ces derniers présentent 3 périodes plus ou moins longues.

Au cours de la première, il y a « décroissance économique », inaugurée souvent par une crise boursière ( 1847 due à des hausses considérables des taux d’escompte en Angleterre (de 3 à 6 % en deux mois) et en France taux porté à 7,5 % « pour ralentir les sorties d’or vers les Etats-Unis », 1873 après la faillite de la banque « Jay-Cooke », Octobre 1929  à la suite d’une hausse du taux court par la Federal Reserve.

La crise crée un fort développement du chômage ( jusqu’à 30 %de la main d’œuvre aux USA ainsi qu’en Allemagne). Le creux du cycle est plus ou moins long suivant les mesures prises. Pour lutter contre cette situation on peut recourir à du protectionnisme mais cela aggrave et mondialise la récession, ( La loi « Hawley-Smoot » de 1930 a internationalisé la crise de façon dramatique). On peut aussi prendre des mesures « keynésiennes » au sens où l’investissement de l’Etat permet d’améliorer l’emploi (la Tennessee Valley Authority en 1933 est un exemple pré keynésien qui a été une grande réussite dans une région assez pauvre.). Il est certain que cette période de crise a été très longue puisque l’essor américain n’a vraiment commencé qu’avec le début de la guerre.

La troisième partie du cycle de Kondratieff, correspond toujours à un renouveau d’ innovations . Ainsi le cycle 1789-1847 a accompagné dans sa phase de croissance le réveil industriel et la machine à vapeur. Le cycle suivant1848-1896 a été une grande période pour les chemins de fer et l’Acier. 1896-1929 a vu se développer l’électricité, l’automobile et les industries chimiques. Les années 1929-1975 ont été marquées par le développement de l’informatique et de la robotique et la période 1975-2007 a vu une explosion d’innovations en informatique, (Mégadonnées, intelligence artificielle), chimie, nanotechnologie, génétique etc.

Si l’on compare deux cycles de Kondratieff 1789-1848 et l’actuel commencé en1975 en partant des sommets atteints dans son cycle avec celui du Kondratieff suivant, on trouve des zones 1814-1873 et 1929- 1944 qui se ressemblent, commençant par des baisses très fortes culminant aux Krachs de 1847/1848 et de 2007/2008. Ainsi on voit apparaitre les trois périodes de déclin :1814/1848 et 1975 /2007 (avec des sursauts de reprise comme en1990/2000.), et des périodes d’essor comme sous la troisième république à ses débuts et la période actuelle. Dans les deux cas on voit se créer une séparation entre les milieux manuels qui s’appauvrissent et les milieux intellectuels qui s’enrichissent considérablement laissant à l’abandon la classe intermédiaire. Il nous faut approfondir l’analyse de ces deux périodes en voyant ce qui les distingue, puis voir comment le schéma théorique de la croissance à long terme est modifié par les nécessités écologiques et le « Coronavirus ».

1. Comparaisons entre les points de départs des mouvements de longue durée commençant en1847 et 2007

Le schéma habituel des « branches montantes » des cycles de Kondratieff est toujours le même. L’essor économique vient d’innovations qui bousculent la population. Les riches profitent au maximum de cette situation. Les travailleurs pauvres sont de plus en plus paupérisés. Ainsi des études montrent que dans la période d’essor maximum après les années 1848, les salaires dans l’industrie et les mines restaient fixes tandis que les prix montaient légèrement mais régulièrement. Les conditions de vie étaient épouvantables. Victor Hugo décrit une visite qu’il fait à Lille dans des caves où végètent des familles entières, caves éclairées seulement par la porte ouverte en haut de l’escalier qui communique avec leur logement, et où les gens vivent à même le sol, sans couverture habillés seulement de haillons. Cela explique que, conjointement à de mauvaises récoltes en 1846 et 1847, le mécontentement social soit à son maximum. Il est reflété par Karl Marx qui , en Février 1848 publie à Londres son « Manifeste du Parti Communiste », Manifeste qui revendique la « lutte des Classes » et encourage la révolte du prolétariat. En Juin il lance avec Engels le « Neue Rheinische Zeitung » qui publie le 29 Juin un article à l’éloge des ouvriers français qui se sont révoltés à Paris à la suite de la fermeture des ateliers nationaux. Cet essor économique divise la population entre pauvres et riches qui commencent à ne plus habiter les mêmes quartiers. Il y a donc obligatoirement des victimes : les relais de poste , les maréchaux-ferrants, etc… mais leur nombre est relativement très faible car plus de 60 % de la population vit et travaille à la campagne. Or la population agricole en dehors des mauvaises années ( on parle de famine en1847 ) profite de la situation pour deux raisons. Elle vend sa production dans des conditions qui s’améliorent et voit partir vers les villes, une partie de la jeunesse permettant une augmentation de la surface des propriétés. On voit ainsi que le système comprend trois types de participants : la « Bourgeoisie » qui profite au maximum de l’amélioration de la production, le « Prolétariat » qui survit et que protège un peu des premières mesures sociales issues du rapport Villermé (1840) entraînant la loi de 1841 interdisant (pour les entreprises de plus de 250 salariés ) le travail des enfants de moins de 8 ans, et la « Paysannerie » qui hors du système n’intervient que lorsque les récoltes sont catastrophiques et sera le plus fort soutien de Napoléon III.

Dans le contexte de la reprise issue de la crise de 2007/2008 le schéma classique est mieux respecté. Les responsables d’entreprises sont très avantagés. On publie, au nom de la transparence, la liste des salaires .Cela a pour effet de créer un malaise entre les groupes de salariés formés aux nouvelles techniques informatiques et scientifiques et juridiques, et un public de travailleurs (parfois pauvres) qui se sent maltraité par le système et qui fait grève dès qu’ on parle de réformes qu’il comprend mal et donc lui font peur.

Mais la grande différence avec l’époque de la Deuxième République et du Second Empire c’est l’importance des victimes qui forment une classe sociale nouvelle : la « Petite Bourgeoisie ».( secrétaires, caissiers de grands magasins, boutiquiers des Centres de Villes qui se dévitalisent au profit des villes importantes etc.). Or cet ensemble d’individus très disparates se retrouvent sur certains thèmes simplistes :la haine des étrangers « qui viennent prendre nos postes », le désir de protectionnisme « qui permet de vendre nos produits, concurrencés par des gens mal payés et socialement sous protégés ». En France (Front National, Gilets Jaunes) et en Allemagne (AfD Alternativ fur Deutschland) restent temporairement minoritaires, mais ils ont déjà conquis plusieurs pays de l’Europe de l’Est ( Hongrie, Pologne) et réalisé la domination des U.S.A (Trump) et de l’Angleterre (Johnson).

On voit que dans tous les cas la remontrée de l’Economie mondiale dans le contexte de la troisième branche du cycle de Kondratieff provoque des réactions brutales amenant soit à une dictature ( Napoléons I et III ) soit à des troubles si les régimes ne sont pas suffisamment forts pour s’imposer. Mais à l’heure actuelle il y a deux préoccupations supplémentaires qui dominent l’analyse classique :le « besoin » écologique et le drame du coronavirus.

2. Les effets de Coronavirus sur la reprise économique.

A l’heure actuelle on connait trop peu de choses sur le Coronavirus, d’autant que la première tentative de création de Vaccin le Remdesivir de la société Gilead vient d’échouer.

En fait il y a actuellement trois hypothèses :

a) il s’agit d’un « incident de parcours » dont on ne parlera plus dans 6 mois
b) il y aura assez longtemps des réactivations du virus
c) il reviendra de façon régulière à une période fixe de l’année

Choisissons la première hypothèse car c’est celle à laquelle tout le monde se range en acceptant des mesures exceptionnelles non extrapolables sur de vraiment grandes périodes. L’Amérique mobilise 2.000 milliards de $, la banque Centrale Européenne 1500 milliards d’Euro mais semble tentée d’augmenter ce chiffre pour aider l’Italie et l’Espagne dont les taux à dix ans ont tendance à dépasser 2%, indication forte des difficultés de ces pays. Fait important pour la solidarité européenne, ces nouveaux achats se font sans tenir compte de la « clé de répartition »( le fait de répartir les crédits en fonction des PNB de chacun des pays membres de la Zone Euro.). L’Allemagne a prévu 500 Milliards d’Euro, la France 350 milliards dont 300 sous forme de garantie bancaire pour des prêts qui seraient (on l’espère faute de quoi on remettrait en cause le développement économique futur) dépourvus des contraintes règlementaires de Bâle III. Dans tous les cas les États procèdent par abandon de taxes sur la période de « confinement », subventions variées, créances dont certaines ne seront pas recouvrables, le budget 2020 sera très fortement déficitaire.

Deux cas sont possibles :

a) au nom de l’orthodoxie financière qui a permis la catastrophe anglaise de 1925, on peut faire de nouveaux impôts quitte à répartir ce déficit sur plusieurs années. Dans un article récent Jean-Paul Betbèze propose que le déficit soit réglé en …100 ans. Dans cet ordre d’idées, un certain nombre de pays envisagent que l’on lance des emprunts perpétuels mais cela soulève la difficulté de placement. 

b) l’Europe accepte des déficits importants. Après la guerre la France couvrait son budget à hauteur de 50 %. Cela peut entraîner un manque de confiance dans les monnaies, une certaine inflation et donc un amortissement des dettes et une revalorisation des actifs réels .mais il faut tenir compte de l’opposition Allemande à laquelle se joignent en général les opinions Hollandaises et Tchèques.

Ainsi on fera sans doute un mixte entre les deux systèmes créant « avec des pleurs de crocodile » de terribles drames dans les entreprises, aggravant les problèmes des mouvements populistes mais sans pouvoir remettre en cause un développement dû à l’importance des innovations qui devraient être dominantes dans les prochaines années.

Deux questions se posent :

a) que restera-t ’il des réformes faites sous l’influence du confinement ?

b) cela va-t-il modifier le cycle de Kondratieff. ?

Il semble que se développent des contacts locaux (préparés par le désir de désenclavement régionaux ce que recherchaient, au début, les premiers gilets jaunes) du style magasins de proximité par les paysans concurrençant ainsi les grandes surfaces et Internet. Mais les hausses de coût que cela entraîne peuvent, quand le système se normalisera, conduire ces mini centres commerciaux à l’échec. En tout cas cela ne modifiera pas la tendance due au développement de l’innovation.

3. Le problème écologique

Il n’en est pas de même du besoin écologique. On s’aperçoit que l’absence mondiale d’automobile et d’avion provoque une amélioration sensible de la pollution. Cela renforce l’idée d’une lutte contre la pollution par un retour à une économie …préindustrielle en remettant en cause toutes les innovations « mangeuses » d’énergie.

En fait le développement du Coronavirus a essentiellement trois effets :

a) il incite les écologistes à pousser à un retour à une économie agricole « naturelle » solution peu réaliste si l’on songe aux besoins d’un population mondiale en assez forte croissance.

b) le confinement incite à l’épargne tout le temps de sa durée, mais à désirer fortement des biens de faible nécessité dès que le confinement sera réduit.

c) socialement il aggrave l’écart entre les individus qui peuvent télétravailler donc rester protégés chez eux en profitant de salaires à taux plein souvent plus élevés que ceux des travailleurs manuels tandis que les autres sont soit obligés de travailler au risque de contacts humains ou s’il restent chez eux d’avoir un revenu réduit.

Conclusion

Ainsi il y a une interférence entre le Coronavirus, la courbe de la croissance économique due à l’ampleur des innovations dans tous les domaines et les dégâts écologiques que provoque cette expansion extrêmement forte.

Cela a plusieurs conséquences :

a) Une accélération de la demande mondiale d’autant plus forte que le confinement aura été plus long. Chaque pays veut en profiter et même prendre des « positions commerciales» qui devraient ,espère-t-on, durer après la reprise due à la fin du confinement . D’où une course poursuite entre les pays pour déconfiner en espérant que cela n’entraînera pas trop de dégâts.

b) Un budget totalement déséquilibre dans presque tous les pays, avec l’idée très « malsaine » de retrouver très vite l’équilibre, au risque de provoquer une crise mondiale de très grande ampleur. Il faut noter que les crises importantes sont dues à des hausses de taux et qu’on ne pourra pas l’ empêcher si on laisse les états emprunter sans limite pour équilibrer les budgets. Cependant on peut espérer que les Banques Centrales joueront leur rôle en créant de la monnaie et en ne laissant les taux monter que très légèrement. Cette masse monétaire nouvellement créée ferait monter les prix des denrées importantes (et encore ce n’est pas sur grâce aux possibilité de développement agricoles (ex. Révolution verte aux Indes.). Cette inflation aiderait à résorber l’excès de dette qui existe dans le monde entier (234% du PNB Mondial).

On voit ainsi que comme en 1848 :

a) la croissance des innovations continue avec une ampleur exceptionnelle.

b) la séparation sociale qui a justifié la réaction de Marx et Engels, serait assez justifiée d’autant qu’elle est aggravée par le développement du Coronavirus.

c) les réactions populistes sont importantes, malsaines, elles abiment le système économique mondial.

d) jusqu’à présent les réactions des Banques Centrales et les mesures sociales des gouvernements réussissent à éviter des réactions trop brutales de la part des populations, du moins dans les pays occidentaux.

On peut donc espérer qu’une croissance corrigée par « l’Écologie » permettra de faire face aux besoins nouveaux des populations.